L'été dernier, après des passages par les QG de Society ou Radio Nova, Ambre Chalumeau a rejoint l'équipe de Quotidien sur TMC pour y parler littérature, musique et cinéma dans sa BAC - pour 'la Brigade des Affaires Culturelles'. Un recrutement qui fait d'elle aux yeux des habituels rageux une insupportable égérie islamo-gauchiasse dont les choix n'ont pour seul et unique but que de pervertir la jeunesse de France. Que ceux-là se noient dans une piscine d'eau bénite ou meurent écrasés par une palette d'invendus du Suicide Français. Parce qu'elle fait ça très bien, Ambre Chalumeau : avec humour, finesse et candeur. Autant de caractéristiques que l'on retrouve dans cette sélection de 10 titres qui comptent beaucoup pour elle, et bourrée d'anecdotes qui nous ont fait sourire pour certaines, rire à gorge déployée pour d'autres. Et si vous trouvez que sur Quotidien il y a trop de Julien Bellver ou de Paul Larrouturou et pas assez d'Ambre Chalumeau, réjouissez-vous : ici elle ouvre les vannes, pokant GTA ou Manau par-ci, se prenant pour Augustin Trapenard par-là, en n'oubliant pas de glisser au passage de très chouettes chansons, mais aussi quelques histoires "Not safe pour papa". Ambre, si tu nous lis, sache qu'on cherche en permanence des rédacteur·rice·s à GMD, et que préférer AM à Favourite Worst Nightmare n'est pas rédhibitoire - et si vous ne comprenez pas, tout est expliqué plus bas.

The Animals

House of the Rising Sun

Étant fondamentalement une grand-mère couche-tôt, je n’ai jamais vraiment pris de drogue. En revanche, je sais ce que c’est de prendre une perche. Quand j’avais 12 ans, je pratiquais une écoute obsessionnelle et exclusive des Beatles, obsession dont un ami de mes parents a cherché à me guérir en me montrant David Bowie. Sauf que du coup, visiblement déterminée à faire chier, je n’écoutais plus que du David Bowie. Alors il a acheté un de ces petits iPods de l’époque qui faisaient 1Go, et l’a rempli pour moi des « sixties de A à Z », des Animals aux Zombies, donc. L’iPod n’avait pas d’écran, je devais écouter à l’aveugle puis aller chercher les titres sur une énorme liste qu’il m’avait filée. Bref, je suis dans ma chambre dans le noir, et essayez de faire comme si vous n’aviez jamais entendu cette chanson. Fermez les yeux, et représentez-vous ce que ça fait de découvrir à l’aveugle et dans le noir les premières notes lancinantes de "House of the Rising Sun". C’était une claque cosmique, je ne crois pas en avoir eu d’autre pareille : elle avait le mérite d’être la première.

Adriano Celentano

Svalutation

Dans une démarche d’honnêteté, je suis allée dans mon iTunes pour regarder quel titre était le plus écouté - j’ai toujours cru que c’était un moyen très intéressant pour en apprendre plus sur quelqu’un, l’équivalent musical de fouiller dans sa chambre ou d’un test ADN. Mais alors là, stupeur. Je n’ai aucune, mais alors aucune, explication rationnelle. Ok j’aime beaucoup la musique italienne, genre Lucio Battisti c’est le feu, Franco Battiato c’est le feu, et Loredana Berte c’est le sang de la veine. Et oui, je renouvèle depuis 4 ans mon abonnement Babbel+ de trois mois en trois mois pour apprendre l’italien, même si à ce stade la phrase la plus longue que je sais dire c’est « Rome est une belle ville, il y a beaucoup d’églises » et que c’est pas ça qui m’aiderait à pécho Marcello Mastroianni si on était coincés ensemble dans un ascenseur. Mais de là à découvrir que la chanson que j’ai le plus écoutée sur cet ordinateur, certes peu utilisé, c’est "Svalutation"… Je ne sais pas quelles conclusions je dois en tirer sur moi. Mais prenez ça comme preuve de ma transparence et de ma sincérité.

Kris Kristofferson

The Pilgrim

Mon père étant pathologiquement obsédé par la country américaine d’une part et par Bruce Springsteen de l’autre, j’avais un peu fait un pacte avec moi-même : ne jamais écouter ces mecs habillés en jeans des pieds à la tête façon Britney Spears 2001 et qui chantent avec leur nez des paroles sur des camions perdus dans le désert. Sauf qu’ils m’ont eue, et pas qu’un peu, et ils m’ont eue entre autres aux paroles. Les textes de Springsteen, genre "Thunder Road", même avec toute la mauvaise foi du monde c’est dur d’être contre. Et puis Kris Kristofferson. Déjà le mec est beau comme un dieu, et a eu une vie que des scénaristes hollywoodiens n’oseraient pas pitcher en réu parce que c’est pas réaliste. Et il a écrit des chansons absolument géniales. Déjà dans "Me and Bobby Mc Gee" (qui est, eh oui, de lui), la ligne « I would trade all my tomorrows for a single yesterday », ça calme. Mais celles de "The Pilgrim" me fument à chaque fois. Tellement simple, tellement efficace, tellement intraduisible, c'est la parfaite utilisation de l’anglais comme terrain de jeu grammatical. Accessoirement, "Sunday Morning Comin Down", meilleure chanson de walk of shame par un matin calme. J’espère que mon père ne lira jamais ces lignes.

Death in Vegas

Aisha

Puisqu’on est dans la confession, je peux vous pointer précisément du doigt la première fois de ma vie que j’ai ressenti du désir. J’avais, je sais pas, 13 ans ? J’étais à un festival et je me retrouve par hasard à un concert de Death in Vegas. "Aisha" passe, et dans la nuit moite et les lumières de la scène je repère dans la foule une silhouette à contrejour de mec grand et maigre aux cheveux longs et fins, et là j’ai l’impression de le trouver beau. Sauf que comment pourrais-je le trouver beau ? Je ne vois pas son visage, et j’ai la certitude en cet instant qu’il ne faut surtout pas que je le voie. Jamais. Et je comprends donc qu’il s’agit d’autre chose. Il remue le bassin en rythme avec la basse, un geste que je ne comprendrais que plus tard ; il éveille des sensations localisées précisément dans mon corps, des sensations que je ne comprendrais que plus tard ; et à cet instant précis le rock a révélé pour moi d’un grand coup (de bassin) tout son potentiel aphrodisiaque, parce que ces guitares déchainées, et parce que cette basse dont le rythme ressemble à un tuto de pénétration, et à ce jour encore les chansons qui me donnent envie de faire l’amour ne sont pas tant les habituelles chansons jazzy lounge à rythme lent, ce sont celles, déchainées et au rythme sourd, qui me rappellent cet instant là. Papa, sérieusement, arrête de lire.

Paradis

Garde le pour toi

Alors autant c’est vrai que quelqu’un qui viendrait m’expliquer qu’une chanson veut dire l’inverse de ce qui est prévu par son auteur, ça m’agacerait, autant je crois que je milite pour le droit de chacun à s’approprier personnellement les chansons, à combler les blancs en projetant chacun son vécu, ses émotions, son contexte de découverte, et à faire nôtres les morceaux qu’on aime. C’est dans cette démarche que je suis par exemple la seule au monde à maintenir que "Je te donne" de Jean-Jacques Goldman ferait une putain d’hymne LGBT. Sérieusement, regardez les paroles et imaginez que c’est un jeune gay qui parle à un autre. ON EST D’ACCORD ?!? Mon meilleur pote d’enfance et moi avions passé l’été de nos 17 ans à écouter "Garde le pour toi en boucle" quand il a décidé pour faire son intéressant de choper un virus mortel, de tomber dans le coma, et de s’en réveiller par miracle en ayant perdu l’audition. Me voilà donc face à mon ami perclus de tuyaux, devenu sourd et dont la vie ne devait jamais être la même. Et alors que je les lui écrivais sur une ardoise, faute de mieux, les paroles « Ce que tu seras demain ne dépend pas de moi, mais ce que tu seras demain encore me séduira » ont pris un tout autre sens : notre sens. Alors qu’il entamait des traitements, il essayait inlassablement d’écouter cette chanson. Et les premières notes de musique qu’il put entendre, une fois appareillé, après des semaines de silence total, c’étaient celles-ci.

Depuis il écoute les Pirouettes. C’était bien la peine.

Palma Violets

Best of Friends

Toujours en partant du principe hasardeux que ça intéresse quelqu’un, je raconte ma vie : au lycée, mes amis et moi avons flashé collectivement sur Palma Violets, brave groupe anglais comme on les aime, et lors de leur premier concert à Paris mes deux meilleurs amis de lycée se sont rencontrés ; lors du deuxième j’ai rencontré un des deux ; lors du troisième ils ont rencontré une pote qui allait les faire signer dans un label ; lors du quatrième on a rencontré une meuf dont mon meilleur pote allait tomber amoureux, et qui allait des mois plus tard me présenter, moi, à mon premier amour. Bref, Palma Violets : merci d’être passés. Ce soir-là on est aussi devenus amis, littéralement dans un pogo, avec le frère d’un des musiciens, qui nous a ensuite entrainés dans les coulisses puis à l’after dans une boîte de Pigalle. Moi, résolument mal sapée, on ne peut plus mineure, étais certaine de me faire recaler à l’entrée. Au moment de passer la porte un type que j’identifie comme le patron me rattrape. « Vous êtes avec le groupe ? ». Je bave une réponse positive. « Ah bah prenez ça alors ! » Il me met deux tickets conso dans la main et me propulse dans la boite. C’était glorieux. C’était royal. Ma vie, depuis cet apogée de coolitude, ne peut être qu’une longue descente. Et le premier album de Palma Violets, groupe aujourd’hui séparé, avec ce mélange de rock entrainant et d’une mélancolie tenace mais enivrante, qu’on réécoute un peu comme on gratte une croûte alors qu’on ne devrait pas, marche à merveille, "Best of Friends" en tête, comme BO nostalgique d’années lycées révolues. Merci à tous, c’était Augustin Trapenard.

The Beatles

Ticket to Ride

Pour me remettre des coups durs de la vie, j’ai un système musical extrêmement bien rôdé, que les scientifiques de la NASA étudieront un jour. Déjà mes amis peuvent savoir à quel point je suis au fond du trou grâce à une échelle de Richter de la pop musique : ils me demandent ce que j’écoute, quand j’en suis à Rihanna ils s’inquiètent, et quand j’en suis à U2 ils envoient une task force armée par hélicoptère. J’ai donc une playlist « Tri$te$$e » (Coldplay, notamment) ; et une autre « C’est la guerre » (Black Rebel Motorcycle Club et « La tribu de Dana », entre autres), ou comment passer progressivement de « comment a-t-il pu me faire ça ? » à « on va péter des rotules au pied de biche ». Et entre les deux, parce qu’on ne passe pas d’un coup de l’un à l’autre, il y a la playlist « Ressaisissement » avec des morceaux à la fois mélancoliques et entrainants, le genre qui te fait doucement sortir de ta déprime et évoluer doucement de la larve vers le mammifère bipède. En tête : "Ticket to Ride", clairement dans mon top 3 de préférées des Beatles, avec cette ouverture de batterie tellement efficace qui te cueille avant que t’aies eu le temps de changer de chanson, et une fois que t’es dedans t’en sors plus. Les paroles sont cryptiques et empowerantes, celles d’une meuf qui choisit une porte de sortie sans scrupules. J’ai toujours imaginé un long travelling sur un tapis roulant d’aéroport d’une fille qui choisissait de partir pour elle, de penser rien qu’à elle, et d’envoyer balader le reste. Franchement, on ne passe pas collectivement assez de minutes par jour à remercier les Beatles. Ça devrait être instauré dans les écoles.

Arctic Monkeys

Arabella

À ce stade de ma courte carrière de groupie, le groupe que j’ai le plus vu en live est Arctic Monkeys, et putain quelle passion j’ai pour eux. Quel dommage qu’à force de répéter à quel point Alex Turner est un génie il ait fini par le savoir lui aussi, et virer crooner mégalo - oui je fais partie de ceux qui n’ont pas du tout aimé le dernier album, ne me frappez pas. Mais hormis le dernier album, je défends et adore chacune de leurs expérimentations, changeant constamment d’album préféré entre le premier et AM que j’aime à la folie. Certains l’ont trouvé trop lisse, je l’ai trouvé polissé, mais polissé comme on fait les finitions d’un bel objet. Ciselé, quoi. Léché. Et le songwriting génial d’Alex Turner y trouve certaines de ses plus implacables démonstrations, comme faire rimer « night » et « shit » sur "Why d’you only call me when you’re high" juste par l’accent anglais, par exemple. Et LA chanson que j’aimerais dans mes rêves les plus fous qu’un rockeur transi ait écrite pour moi, c’est "Arabella". Je trouve les paroles parfaitement géniales, géniales pour les mots, mais plus encore quand lui même à court de mots décrit un baiser par un « and it sounds like… » avant d’enchainer sur un solo de guitare débridé. La guitare devient une ligne de dialogue. Après quelques recherches, il s’avèrerait que non, Alex Turner ne l’a pas écrite pour moi. Choquée et déçue, vous dis-je.

The Ramones

Bonzo Goes to Bitburg

Le film Rock Academy, avec Jack Black ? Le moment où il éduque les enfants au rock ? Et où t’as un enchainement de plein de plans de vidéos de concerts cultes genre des Who, de Jimi Hendrix et de que sais-je ? Et y a cette chanson qui joue ?? « Un seul grand concert de rock peut changer le monde » ?? Non ??? Pendant que vous étiez occupés à avoir des amis, perso je passais beaucoup trop de temps devant ce film ; et j’imagine que c’est pour ça que cette chanson reste l'une de mes préférées de la terre quand bien même les Ramones et moi on n'est pas plus potes que ça. Et irrémédiablement cette chanson me laisse plus heureuse qu’elle ne m’a trouvée, ou plus déterminée à conquérir le monde et à niquer des mères, en tout cas, et à ce stade ma mutuelle devrait faire un virement mensuel aux Ramones pour « prestation de soins de santé ». Chanson qui figure d’ailleurs, subtilité, à la fois dans la playlist Ressaisissement ET dans la playlist C’est la guerre (voir plus haut, faut suivre les mecs). Et si le refrain ne vous fait pas un peu remuer la tête, je ne peux que vous conseiller de mater le film, œuvre du 7ème art, monolithe total, que je vais d’ailleurs m’empresser de me refaire.

David Bowie

Modern Love

Il y a les accords mets-vins, et il y a les accords images-musique, et la fameuse scène de Mauvais sang de Leos Carax, que je n’ai jamais vu, fait une beaucoup trop bonne utilisation de la chanson de Bowie comme cri de délivrance du corps et de l’esprit. Si vous et moi sommes sur cette page, j’imagine que c’est parce qu’on fait partie de cette catégorie de gens qui, comme le dit la groupie dans Presque Célèbre de Cameron Crowe, « savent ce que c’est d’aimer un petit morceau de musique tellement fort que ça fait mal », ceux qui sont convaincus qu’un bon morceau peut changer le monde, sauver une vie. Et combien de fois un bon morceau a sauvé ma vie, combien de fois me suis-je dit, pour des trucs graves comme des contrariétés banales, comme la meuf dans Last night a DJ saved my life : « If it wasn’t for the music, I don’t know what I would do » ? Combien de fois ai-je été extirpée d’un moment de tristesse ou de honte ou de rage ou de stress ou d’impuissance ou de gueule de bois ou de déception, exfiltrée comme un blessé au ski qu’on vient chercher par hélicoptère, sauvée par un bon morceau dans mon casque, LE bon morceau dans mon casque, placé là par les Dieux Bienveillants de la lecture aléatoire, bon morceau qui n’est pas toujours le même, mais qui est quand même souvent "Modern Love". Peut-être parce que j’ai la scène de Mauvais Sang en tête, ou peut-être parce que cette chanson inspire ça à tout le monde, mais qu’est-ce qu’elle donne envie de courir à toute vitesse dans la rue et d’envahir la place de la Concorde avec des soundsystems géants. Et à ce moment, tout Paris lâcherait ce qu’il est en train de faire et convergerait comme charmé par le joueur de flûte de Hamelin. On monterait sur les voitures comme dans Fame et on danserait comme des oufs. Et une fois la chanson finie, à bout de souffle, on reprendrait nos vies, mais on irait tellement mieux - sachant que vous avez plus de chance de voir une free party place de la Concorde que de me voir danser en public, mais bon, ça c’est une autre histoire.

Bonus track :

The Who

Eminence Front

Chaque jour qui passe sans qu’on remette une Légion d’honneur aux gens qui ont conçu les radios des différents GTA est une journée de perdue. Et Nobel du cool à celui qui a mis cette BOMBE sur la radio KDST de San Andreas. Ma préférée des Who, une de mes préférées tout court, un kiff gigantesque.