Y a-t-il encore quoi que ce soit à ajouter au sortir de cette « drôle d’année 2020 » et qui n’ait déjà été dit ailleurs ? Certainement. En avons-nous vraiment envie ? Certainement pas. Surtout qu’en musique (comme dans beaucoup d’autres domaines), les vraies leçons de cette pandémie, c’est plutôt à moyen, voire long terme qu’il conviendra de les tirer. Dans ce contexte un peu spécial qui aura surtout vu les plus grosses machines de l’industrie appuyer sur pause et attendre des jours meilleurs pour débouler avec un nouvel album, on a pu observer que le Coronavirus n’a pas pesé sur la créativité de nos artistes préférés. Au contraire, nous n’avons eu aucun mal à trouver 50 disques qui ont marqué l’année, chacun à leur manière.

#50

Live in Seattle 05.28.2018

Power Trip

On ne va pas se mentir : perdre Andrew Weatherhall et Christophe à quelques mois d’intervalle, ça nous a mis un sacré coup au moral. Mais ce podium du seum ne serait pas complet si on n’y mettait pas Riley Gale, le frontman de Power Trip, incroyable groupe de crossover (un mélange de hardcore et thrash, ndlr), disparu à 34 ans seulement. Si mourir à un âge aussi précoce entraîne des réactions très fortes, on était loin d’imaginer combien le Texan était aussi unanimement apprécié, tant pour ses qualités de performer que d’être humain. Quand un artiste aussi à gauche est célébré sur une chaîne aussi à droite, tout est dit. Mais comme c’est sur scène que Riley Gale excellait, il était impensable de ne pas mettre au panthéon de l’année écoulée ce concert capté en 2018 et sorti sur Bandcamp quelques semaines avant sa mort. En plus d’être le plus bel hommage que l’on puisse rendre à un chanteur aussi solaire que lui, il démontre avec une terrifiante efficacité que Power Trip était un sacré producteur de jus de bagarre, dont les compositions révélaient toute leur efficacité sur scène.

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#49

Yes

Shinichi Atobe

Plus discret que jamais, Shinichi Atobe a annoncé son dernier album quelques jours seulement avant sa parution sur DSS, formidable label monté par les deux de Demdike Stare. Sur celui-ci, le producteur japonais s’éloigne (enfin) des égouts dans lesquels il rôdait, et prend quelque peu ses distances avec la techno qui fait trembler les murs pour faire souffler une brise dream house sur une œuvre déjà impeccable. Sans nous laisser le temps d'avoir vu venir quoi que ce soit, Shinichi Atobe nous a offert un nouvel album magistral lui aussi, qui le voit jouer avec d’autres couleurs et tonalités, sortant du placard des squelettes italo disco ou invoquant des grooves moites hérité des musiques électroniques de Chicago, et cela toujours avec ce minimalisme et cette économie de moyens propres à sa musique. Arigato Shinichi-san.

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#48

Original Soundtrack

Hades

Dans une news publiée sur le site au sujet de cet album, nous faisions très justement remarquer que “dans un monde plus juste, la B.O. de Hades devrait squatter les tops de fin d'année”. Fidèle à nos idéaux, voici donc à l’honneur le score de Hades, tout simplement l'un des meilleurs jeux de cette année 2020. Roguelike d'action-RPG sorti sur Microsoft Windows et Nintendo Switch, Hades est l'un des chouchous des gamers du monde entier, grâce à ses combats dynamiques et à sa direction artistique à tomber par terre. Et aussi grâce à sa musique. Composée par Darren Korb, elle est plus qu'un accompagnement, mais bel et bien un personnage à part entière de l'aventure. Ambitieuse, épique, composée de pas moins de trente titres pour une durée de deux heures et 29 minutes, Hades : Original Soundtrack s'écoute sans modération, et sans manette en mains.

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#47

OHMS

Deftones

Malgré l’absence de révolution dans le chef du groupe de Sacramento, ce neuvième album studio des Deftones n’en reste pas moins une belle réussite : puissant mais sensible, violent quand c’est nécessaire, mais subtil et lumineux dans son essence. S’il est encore trop tôt pour évaluer sa place dans l’ensemble du catalogue magistral de la bande à Chino Moreno, et qu’égaler voire surpasser des disques comme Around The Fur ou White Pony semble utopique, Ohms se révèle suffisamment immersif et cohérent pour en faire un album des plus recommandables. Mine de rien, peu de groupes de cette longévité peuvent s'en targuer.

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#46

Reasonable Drought

Stove God Cooks

Parfois une pochette dégueulasse donne le ton d'un album, à défaut de donner envie de l'écouter. Reasonable Drought fait partie de ces disques-là : ceux qui auraient bien pu nous passer entre les doigts si une première écoute attentive n'avait pas offert un aperçu sidérant du talent de Stove God Cooks, rappeur méconnu de Syracuse. Sur ce premier effort, rien de bien révolutionnaire : une collection de samples, à peine retouchés, comme sortis d'un vieux LP de soul égaré, ou de la B.O. d'un western de seconde zone sur laquelle vient se poser une voix possédée. Reasonable Drought, c'est la complainte du damné, celle dont le problème d'addiction(s) emmène à débiter des tranches de vie avec cette noirceur ordinaire typique des livres d'Iceberg Slim. Avec son flow de crackhead, sa production minimaliste assurée par Roc Marciano et ses histoires de dealer qui vend sa poudre sur le parking de l'église après la messe dominicale, le coke rap n'a jamais paru aussi sale, aussi vrai, et aussi proche du blues.

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#45

Ummon

Slift

Pour leur deuxième album, les trois membres de la formation toulousaine SLIFT ont décidé de passer à la vitesse supérieure en rejoignant l’écurie bordelaise Vicious Circle Records. Et en à peine deux ans, c’est leur musique qui s’est significativement métamorphosée. Plus psychédélique, plus composée, elle parvient à accomplir la tâche difficile d’unir le psych-rock, le stoner et quelque chose de plus heavy, comme sur le délirant « Aurore aux confins ». Si le projet semble relativement surfait en 2020, on se rend compte à l’écoute du disque qu’il avait rarement été aussi bien réalisé, cherchant une musique plus aboutie que des pontes du genre comme Orange Goblin. Faire un rock plus profond et qui puisse faire headbanger une foule, c’est le pari réussi de SLIFT ; et notre vrai regret, c’est de ne pas avoir pu les croiser sur une scène de festival cet été, grisés par le soleil d’une fin d’après-midi et une bière plus tout à fait fraîche.

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#44

Savage Mode II

21 Savage & Metro Boomin

L’alchimie entre le rappeur 21 Savage et le producteur Metro Boomin fait des étincelles depuis plusieurs années maintenant, et une fois de plus, leur collaboration sur quinze nouveaux titres ne déçoit pas. Si on ajoute à cela une pochette déjà culte en hommage aux artworks du label No Limit Records de Master P et des interventions célestes du dieu vivant de la voix off Morgan Freeman, alors on obtient, sans conteste, un disque incontournable de la cuvée 2020 du rap US.

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#43

Ultimate Success Today

Protomartyr

Le quintette de Detroit continue son petit bonhomme de chemin loin des spéculations à la petite semaine, trois ans après un Relatives In Descent déjà pas dégueulasse, et confirmé par ce Ultimate Success Today paru à la mi-juillet dernier. Au programme : un post-punk pas toujours bien bagarreur, mais terriblement élégant, quelque part entre la froideur du Interpol de Turn on the Bright Lights, et le storytelling de The National de Boxer. Long en bouche malgré quelques titres plus immédiats (l'incroyable "The Aphorist"), cette nouvelle livraison est un concentré de noirceur et de retenue, révélant sur neuf titres et une quarantaine de minutes une belle palette d'atouts, parmi lesquels la voix du charismatique Joe Casey. Depuis sa parution en début d'été passé, le disque n'a jamais cessé de tourner et de vieillir tel un bon vin, révélant à chaque écoute un nouveau détail qu'on avait omis la fois précédente.

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#42

Going Places

Yellow Swans

Dix ans après le dernier album solo du groupe, Boomkat Editions a décidé de represser la discographie de Yellow Swans, en commençant par leur dernier disque et sans aucun doute leur plus grand. Au programme, 45 minutes d’adieu qui voient le duo évoluer à mi-chemin entre My Bloody Valentine et The Caretaker dans cette manière d’agencer des mélodies au milieu d’un brouhaha bruitiste et de toujours jouer sur cet entre-deux. Entre les dernières minutes de « Opt Out » mettant à l’amende une belle partie de la scène noise, et l’ambient au ralenti de « Limited Space », le duo aura jusqu’au bout refusé de faire un choix définitif, comme en témoigne un morceau final au mur de son assourdissant. Une proposition si singulière et radicale, qui interpelle encore aujourd’hui. Et puis surtout, quel incroyable chant du cygne.

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#41

Le Pollen

Pierre Barouh

Placer ce disque, c’est d’abord en placer une pour l’année exceptionnelle du label genevois WRWTFWW, dont le catalogue n’en finit plus de s’enrichir en rééditions particulièrement malines, comme ce ce disque de Pierre Barouh, personnage important mais oublié de la musique hexagonale. Ce disque n’est pas sans défaut, sa naïveté et son côté « so 80’s » pouvant exaspérer, mais son charme et son originalité sont sans égal dans le paysage souvent sclérosé de la chanson. Imaginez donc un conteur français un peu old-school flanqué d’une escouade de jeunes musiciens nippons nourris au post-punk, à l’électronique et aux fusions en tout genre, avec parmi eux notamment le toujours fringuant Ryuichi Sakamoto. Dans une tentative de catégorisation, Le Pollen se situerait quelque part entre Arletty, la new-wave sauce soleil levant, le jazz, la pop et les sambas tristes de Vinicius de Moraes que Barouh fait siennes… soit un étiquetage impossible. Et c’est certainement ce qui rend Le Pollen si touchant, si fascinant.

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