Sunn O)))

Epicerie Moderne, Feyzin, le 06-03-2019 | par Émile le 10-03-2019
Première partie: Golem Mécanique

6 mars 2019, 22h45, Epicerie Moderne, Feyzin. Mon corps doute de sa capacité à se déplacer normalement et la fumée violette qui m'enveloppe se dissipe pour laisser apercevoir, telle une clairière, une blancheur éclatante désignant un lieu de la scène. C'est un trombone, un chant lumineux qui vient couvrir des ténèbres immédiatement moins effrayantes, mais non moins profondes. Je me fais alors cette réflexion, bien conscient du problème alors que je suis à la limite de la projection astrale : « qu'est-ce que je vais répondre, quand on me demandera comment était le concert ? »

En temps normal, il est déjà assez difficile de raconter ce qu'on a pu vivre à un concert. Mais quand il est question d'un concert de Sunn O))), le problème prend une autre ampleur. Le plus rationnel serait d'abandonner, et de consolider un certain entre-soi d'indications formelles en invectivant ceux qui comme moi ont déjà vu le groupe en live, en se remémorant les meilleurs moments en crispant le visage ou en hurlant des onomatopées. Mais rien ne dit que cet exercice soit pour autant voué à l'échec. Certes, de ce qui se produit concrètement dans un esprit humain relativement normal pendant un concert de Sunn O))), on ne peut presque rien dire ; mais des conditions qui amènent ces métamorphoses mentales à l'existence et de leur catégorisation, là il y a un champ discursif tout à fait abordable.

Pour ceux qui n'ont jamais entendu parler du groupe, Sunn O))) est un duo américain composé de deux figures pour le moins importantes de la scène metal actuelle, Greg Anderson et Stephen O'Malley. Le premier est un taiseux démoniaque résidant à Los Angeles, le second un sympathique metalleux parisien dont le look ne laisse pas présager qu'il est en réalité puissamment arty (Palais de Tokyo, vernissage, dramaturgie contemporaine et compagnie). Ensemble, et accompagnés de plusieurs musiciens qui divergent selon les tournées et les albums, ils sont Sunn O))), probablement le plus connu des groupes d'une des scènes les moins écoutées, à savoir le drone expérimental. Leur musique, si on devait la résumer, fonctionne comme une transe abominablement lente, construite dans l'univers des larsens et du fuzz et aboutissant dans une partie non négligeable de leurs projets à un mur de son aussi violent que minutieusement construit.

C'est cette minutie qui permet aux amateurs de pouvoir très honnêtement comparer les albums ainsi que les tournées. À ceux-là, on dira que la tournée Etages de Gain Multiples est différente de celle qui accompagnait la sortie de Kannon, bien qu'elle soit à classer dans le même genre de projet, bien loin des albums collaboratifs ou même d'un Altar. Ecartée d'un noise sec, la musique que joue Sunn O))) en 2019 reprend les critères du mur de basses qui avait été exploré dans Domkirke. L'aspect « groupe » que laissait supposer la présence d'Attila Csihar dans la précédente fournée de concerts a laissé la place à une tacite confrérie de cinq individus chorégraphiant les rares variations de notes qui participent à ce mur de son. Ici, Sunn O))) joue à fond la carte du drone-metal et laisse de côté les aspects ambient/concrete d'un Monoliths & Dimensions. Mais un aspect mélodique s'immisce toujours dans la performance : cet insolent solo de trombone qui vient illuminer le monde au pic du concert, ou la présence du synthétiseur et de l'orgue qui le transforme plus que jamais en messe sont autant de respirations permettant d'apprécier, par contraste, la noirceur du propos général. La narration est effectivement plus sourde sans un chanteur, mais elle se déploie tout autant dans ces courtes respirations mélodiques que dans le jeu de lumière, plus développé que jamais. De la beauté du spectre allant du bleu au rouge qui ouvre le plateau jusqu'à l'éblouissement de la blancheur finale, c'est tout un parcours initiatique qui s'y fait, bien qu'on soit incapable d'en délimiter les étapes.

Alors, qu'est-ce qu'on peut dire de cette nouvelle configuration, en tant qu'elle produit quelque chose sur le spectateur ? Comme dans chaque show de Sunn O))), on est clairement pris à parti pour résoudre soi-même la tension que l'ouverture propose. La violence du son et les dissonances donnent l'impression que c'est avec son corps qu'on entend le concert, et que l'ouïe n'est plus qu'un instrument comme un autre dans notre expérience. Laissé dans une certaine solitude, on se nourrit du spectacle visuel qu'offre le groupe pour gérer les effusions mentales qu'une telle lenteur provoque. Moins il y a de notes, et plus on plonge en soi. Mais alors qu'une certaine douceur pourrait apparaître dans la rondeur du fuzz, ou simplement dans l'habitude qu'on prend à exister dans ce lieu presque abstrait du monde, Sunn O))) ne cesse de nous désarçonner. Parfois dans une magie mystique qui nous emmène plus loin encore qu'on ne le pensait, parfois dans une inquiétude très concrète, comme cette idée très particulière de rallumer les lumières dans la salle pendant la première demi-heure. Faisant songer à une erreur technique, l'ambiance obscure de la salle se remet soudainement à retrouver l'aspect du lieu dans lequel on avait attendu le groupe. Puis le noir revient. Puis la lumière se rallume. En oscillant très lentement entre l'espace clos du mur de son et la réalité d'un monde qui est censé exister à la fin du concert, on nous méta-surprend, au cas où certains se seraient trop habitués à leur musique. On finit émerveillé, à moitié fou, titubant joyeusement d'être sorti d'une catastrophe sans risque.

C'est donc sans cesse en caressant l'inaudible et l'insoutenable sans jamais véritablement le franchir que le groupe nous tient en haleine pendant presque deux heures. On ne sait pas encore ce qu'on aura envie de dire des albums qui émergeront de cette tournée dans l'année, mais une chose est certaine : en 2019, le concert de Sunn O))) est toujours une des expériences musicales les plus extraordinaires à vivre, pour une musique qui ne fait plus que s'écouter, et pour un concert qui n'a finalement rien d'un concert.

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