Micro Festival 2015

Liège, Saint-Léonard , le 07-08-2015 | par Denis le 12-08-2015

La singularité du Micro Festival se mesure dès l’entrée du site. La configuration traditionnelle d’un festival veut que, après avoir montré ton bracelet au service de sécurité, tu doives faire face à une armée de vampires décidés à te vendre leur produit : depuis le bénévole qui cherche à t’offrir un bob aux couleurs de la loterie nationale jusqu’au chevreuil prêt à te faire un prix sur le combo « diabolo/t-shirt tie-dye », la route jusqu’à la scène est longue et parsemée d’embûches commerciales. Rien de ça au Micro. Passé la grille, tu as directement accès à un espace détente, dont la décoration, prise en charge par le collectif Digital Bal Musette, varie chaque année. Des corbeaux surplombent un sol parsemé de cadavres de peluches géantes et hybrides, tenant lieu de coussins. Le bar n’est pas loin (tout de même), où la bière est vendue au prix de 2 euros (tu ne rêves pas, lecteur parisien). Oisiveté conviviale et absurdité potache, le ton est annoncé d’emblée et définit l’esprit des deux jours.

Si l’ambiance hipster-friendly (tiens, je me mets à parler comme le Guide du Routard) contribue largement au succès de l’événement, dont cette sixième édition était sold out depuis plusieurs jours, l’affiche en assure toute la légitimité. Concoctée par le label Jaune Orange, elle s’oriente traditionnellement vers le rock et proposait cette année douze artistes partagés entre psyché, kraut et garage. Je précise tout de suite que je n’ai pas assisté aux prestations respectives de Reverend Beat-Man et de Jacco Gardner parce que j’étais invité au mariage du capitaine de mon équipe de foot (ça, c’est de l’excuse), mais je me doute que ça ne vous empêchera pas de poster « Rien sur Jacco Gardner ? Vous avez raté un truc, les mecs… » sur notre page Facebook. Pour le reste, j’ai essayé de suivre la totalité d’une édition qui m’a semblé enchanter la majorité des festivaliers.

Le vendredi, c’est La Jungle qui avait pour mission d’ouvrir les débats : l’écoute du premier album des Montois m’avait laissé plutôt indifférent et je peinais quelque peu à comprendre les nombreux éloges dont ils faisaient l’objet ― y compris dans nos pages. Sur scène, c’est tout de suite devenu plus clair : le duo propose un math rock débordant d’énergie, où les martèlements de batterie et les boucles de guitare dialoguent impeccablement. Les titres, propres sur disque, acquièrent une puissance hypnotique qui embarque directement le public. Ça évoque évidemment Battles, qui s’est imposé comme le mètre-étalon du genre, et, à la fin de la prestation, j’ai hésité à rentrer chez moi, persuadé que les autres artistes auraient du mal à être aussi convaincants. Ça semblait pourtant bien parti pour les membres de Girl Band, venus présenter leur Holding Hands with Jamie à paraître en septembre, mais le concert des Irlandais, tout en saturation et distorsion de guitares, a souffert de problèmes techniques importants. Scandée par Dara Kiely, leur noise se situe quelque part entre METZ (en moins brutal) et Viet Cong (en plus nerveux) ; si la prestation n’était sans doute pas à la hauteur des attentes, l’album à venir risque d’être l’une des bonnes surprises de la rentrée. Inscrit dans un registre post-punk, Iceage était pour sa part présenté comme l’une des têtes d’affiche, et son chanteur, Elias Bender Rønnenfelt, pouvait prétendre au titre de belle gueule du festival. L’intéressé s’est toutefois pointé sur scène défoncé et armé d’une bouteille de mauvais vin blanc, qui a rapidement achevé de le transformer en une sorte de Pete Doherty du Lidl. Comme il n’était ni à Glastonbury ni au milieu des années 1960, ça faisait davantage de lui un blaireau qu’une rockstar, et ça ne donnait pas vraiment envie de prêter attention aux compos pourtant intéressantes du groupe, dont les membres ont tenté tant bien que mal de sauver les apparences. J’ai ensuite éprouvé un peu de difficultés à me passionner pour les bricolages hétéroclites des Japonaises de Buffalo Daughter, tout en reconnaissant une incontestable maîtrise du sujet ; en revanche, le set d’Awesome Tapes From Africa, écouté à distance, ne m’a pas semblé aussi insupportable que je le craignais ― il a en tout cas ravi les amateurs de musique du monde (quelle caste étrange) et la plupart des festivaliers qui avaient bu assez pour danser et trop peu pour s’écrouler sur place. Ceux dans ce dernier cas dormaient dans les bras de peluches géantes, c’était presque attendrissant.

Le samedi, la journée commençait en douceur avec la prestation du régional de l’étape, Benoît Lizen. On risque de retrouver fréquemment les mots « folk intimiste » dans les articles sur l’artiste et l’expression correspond bien aux morceaux dévoilés, particulièrement soignés (dans la composition et dans l’exécution). Il n’est pas tout à fait certain, cependant, que le choix de chanter dans une langue imaginaire, le galionka, fasse l’unanimité : il est vrai que l’option a plutôt bien marché pour Sigur Rós quand le groupe a forgé le hopelandic, mais c’était sans doute parce que personne ne faisait vraiment la différence avec l’islandais. Dans le cas présent, ça rappelle un peu les insupportables Urban Trad, et Benoît Lizen ne mérite certainement pas de terminer un jour à l’Eurovision. Changement d’ambiance et retour aux guitares lourdes ensuite avec Mambo, héritiers déclarés de Honey for Petzi et thuriféraires d’un math rock à la liégeoise, moins ciselé que celui de La Jungle, mais percutant et favorablement accueilli par le public (y compris par les enfants de six-dix ans présents aux premiers rangs, se dandinant gaiement au son des envolées rythmiques du quatuor, et qui ne manqueront pas de remercier leurs parents pour les acouphènes précoces). Le couple ostendais de The Glücks a également fait dans la grande délicatesse, en égrenant les titres de leur répertoire punk/garage. Rappelant le Jeff Daniels de Dumb and Dumber en plus bondissant et plus éructant encore, Alek Pigor ironise vaguement sur le fait que la joyeuse cacophonie qui émane du chapiteau est le fait de deux personnes seulement : “Let me introduce the band. Tina. That’s it.” Rien de réinventé, mais, là encore, une solide démonstration de vigueur, qui parvient à convaincre l’audience. La prestation de Klaus Johann Grobe offrait une pause mélodique bienvenue : petits claviers très pop et ambiances psyché sont à la base de titres léchés et évitant le piège du contemplatif. Je reste persuadé que l’allemand n’est pas davantage que le galionka une langue qui se prête idéalement au chant, mais bon, le type fait ce qu’il veut, ça a l’air de plutôt bien marcher.

J’ai été nettement moins convaincu, en revanche, par la prestation de Turzi, prétendument « exigeante », mais qui m’a surtout semblé très complaisante : le fait que le leader se présente de façon dédaigneuse, clope au bec et lunettes de soleil sur le nez dans un chapiteau plongé dans la pénombre ne jouait pas vraiment en sa faveur, et le concert s’est révélé à l’avenant. Impossible de passer à côté du fait que le type vient de Versailles et qu’il se présente sans le dire vraiment comme un représentant de la french touch nouvelle génération : ce qui se met en place sur scène ressemble à un mélange des restes de Sébastien Tellier et de Air, une sorte de pensum narcissique qui se refuse à jamais décoller et qui jure avec les autres artistes programmés. Ce n’est pas infect, bien sûr, mais c’est plutôt chiant. Et c’est le genre d’objet qui croule sous les louanges d’une critique trop facile à duper dès lors qu’il se présente avec quelques références (cinématographiques, en l’occurrence) pour se définir. Le problème n’est pas de faire de la musique intelligente, c’est plutôt de prétendre le faire en refourguant de la pop d’ascenseur.

J’ai ensuite manqué les concerts de Reverend Beat-Man et de Jacco Gardner, et ai bien fait de revenir pour l’excellente performance d’AK/DK : équipé de deux batteries et de multiples synthés et boîte à rythme, le duo – encore un ! – est furieusement accrocheur et transforme le chapiteau en grosse fête. Le titre du premier album, Synths + Drums + Noise + Space, résume à lui seul une entreprise que son nom place en décalage d’AC/DC  : les Anglais évoquent successivement !!! (chk chk chk), The Shoes et Booka Shade, et sont d’une grande efficacité. L’une des peluches-sièges géantes finit par atterir sur scène et devenir troisième membre du groupe, les mouvements de foule sont impressionnants (d’une seconde à l’autre, le premier rang se retrouve au dixième et vice-versa) et les deux bidouilleurs rechignent à quitter les lieux, semblant profiter pleinement de la réception dont ils bénéficient. De La Jungle à AK/DK, le festival se bouclait donc sur la même dépense d’énergie qui avait marqué son ouverture. Restait à aller se débarrasser des derniers tickets-boissons et des ultimes forces sur le set de cloture de DJ Al Lover.

Et à se réjouir une fois encore de la qualité d’ensemble de ce Micro, brillant autant par l’originalité de son affiche indépendante que par la capacité des organisateurs à développer un microcosme éminemment sympathique. La réputation toujours croissante de l’événement fait qu’il sera assurément plus difficile encore d’obtenir des places pour la prochaine édition : vous pourrez foncer les yeux fermés quand elles seront disponibles ; ça vaudra de toute façon la peine.

http://www.microfestival.be/