Makaya McCraven

Flagey, le 17-01-2020 | par Nicolas F. le 28-01-2020
Première partie: Jaimie Branch

Le Brussels Jazz Festival Flagey (8-18 janvier) était sans conteste l’évènement jazz de ce début d’année en notre belle capitale. Cette édition 2020 s’est encore dotée d’un beau plateau avec des « noms » (Joshua Redman, Eric Legnini, Mélanie De Biasio...), des valeurs sûres (Portico Quartet, Jeff Parker...), la crème locale (Commander Spoon,  Antoine Pierre au milieu de son trio de batteries, Glass Museum...) et une saine idée de la hype (Alfa Mist, Nubya Garcia...). Mais le plus appétissant était au menu du vendredi 17 avec Jaimie Branch et Makaya McCraven, tous deux pensionnaires de l’incontournable label International Anthem.

crédit photo : Concert Monkey /Michel Van Rhijn

De Jaimie Branch je ne connaissais pas grand chose mis à part son dernier opus Fly or Die II : Bird Dogs of Paradise qui m’avait rappelé au bon souvenir de l’immense Don Cherry, analogie flatteuse s’il en est. Lové dans mon siège de l’intime Studio 1, je découvre donc en personne Miss Branch, sa captivante présence scénique et la pelletée d’effets qu’éructe sa trompette. Qu’elle souffle, harangue, se mue en chef d’orchestre (tournant le dos au public comme Miles Davis en son temps), chante même (le tragi-comique « Love Song for Assholes and Clowns »), la trompettiste donne à entendre une musique aventureuse née dans les rues de Chicago et de New York, biberonnée au swing, bercée d’accents funk et façonnée à l’avant-garde free. En seulement deux coups d’archet, de baguette ou de piston, le quartet dans toute son homogénéité réussit de vertigineux grands écarts entre un jazz funky, presque taillé pour le dancefloor et d’autres approches bien plus grinçantes. Pouvant apparaître superflus à première vue mais bien indispensables à la mécanique, ces moments plus « expérimentaux » servent en fait de liant entre la suée que provoque l’écoute et les racines de ce jazz authentique et sentencieux. Ce n’est qu’après avoir écouté le batteur Chad Taylor poncer l’arête de ses cymbales à l’archet comme il userait d’une scie que l’on peut d’autant apprécier son sens du groove. Il en va de même lorsque le violoncelliste Lester St. Louis lamine ses cordes à l’extrême pour mieux poursuivre sur des riffs sautillants. Pendant ce temps, Jaimie régale, s’agite à en perdre sa casquette et assure une prestation qui laisse un sérieux goût de reviens-y.

Mais même pas le temps de se remettre avec une petite mousse qu’il est déjà l’heure de courir au Studio 4 pour le second concert de la soirée, celui de Makaya McCraven. Le batteur est accompagné de Junius Paul à la basse, Marquis Hill à la trompette, Irvin Pierce au sax ténor et de Joel Ross au vibraphone. Autant le dire tout de suite, Makaya a envoyé du bois, ce type est un monstre derrière ses fûts. Il ne se contente pas d’être un batteur de jazz, il est un batteur omniscient qu’on sent capable d’accompagner et même de diriger n’importe qui sur n’importe quel terrain. Je ne suis pas musicien mais je sais reconnaître un virtuose quand j’en ai un devant moi. Multipliant les rythmes et les breaks, il impose à tous un headbang spontané, y compris aux crânes les plus dégarnis des premiers rangs. McCraven est un véritable entertainer, prolixe, généreux avec ses musiciens et son public, et va même jusqu’à assurer le service après vente de ses disques non moins généreux. Il a tout compris et nous on aime. Puisant à bon escient dans l’ensemble de sa discographie, le batteur en a aussi profité pour présenter une piste séduisante issue de We're New Again, son disque de "ré-imaginations" du I’m New Here de Gil Scott-Heron, attendu pour le 7 février sur XL Recordings. En ouverture de soirée, on a par ailleurs eu droit à un extrait inédit de son futur album solo à venir. Double régalade. Si les deux souffleurs, Hill et Pierce, ont parfois peiné à nous enflammer, Junius Paul (dont l’album Ism a été publié chez International Anthem en décembre dernier) et Joel Ross ont quant à eux apporté un soutien inestimable à leur leader. Le frêle Ross en particulier au milieu de son triangle vibraphone/orgue/marimba s’est montré à son aise avec une technique et une décontraction hors du commun.

Jaimie Branch et Makaya McCraven, chacun à leur manière, confirment donc tout le bien que l’on pense de l’écurie International Anthem, faisant du label chicagoan un équivalent moderne de ce qui se faisait dans les sixties miraculeuses sous l’égide d’Impulse!. Ils prouvent si nécessaire que les Américains ont bien leur mot à dire sur la scène jazz actuelle qui ne jure plus que par Londres ou presque. 

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