Les Transardentes 2010

Liège, Halles Des Foires, le 23-01-2010 | par Simon le 09-02-2010

Il aura donc fallu moins de trois ans pour que la version hivernale du festival Les Ardentes devienne le lieu de pèlerinage pour une dizaine de milliers de fêtards en quête de sensations électroniques. Trois ans donc pour que Les Transardentes acquièrent une renommée bien méritée, conviant avec soin le meilleur des scènes électroniques pour donner à chaque amateur le soin de se concocter une soirée de rêve (ou de rave c’est selon). Et cette troisième édition ne fut pas en reste, notamment grâce à un line-up triangulaire comme toujours impressionant : trois salles pour exploiter au maximum les grandes avenues du son technologique. Entre une salle plutôt axée electro 2.0 (Crookers, Laidback Luke, Fake Blood, Zombie Nation), une autre drum’n’bass/dubstep (Hype, N-Type, Ed Rush & Optical, Noisia) et une dernière dédiée à la techno (Laurent Garnier, Chris Liebing, Modeselektor, Mondkopf et l’étonnante collaboration entre Carl Craig, Radioslave et Mad Mike), le visiteur avait donc à sa portée de quoi se sustenter allégrement avant le retour de l’aube.

Suivant un choix presque philosophique, notre équipe a donc décidé de passer le plus clair de son temps au beau milieu de la « Sphere Room », haut lieu du son techno. Bien commencer le parcours signifiait une arrivée presque matinale, afin de voir Mondkopf ouvrir les débats. Il faut bien avouer qu’il aurait été criminel de rater le jeune Français pour son passage en Belgique, lui qui nous a mis à tous une correction en règle avec son excellent premier album (Galaxy of Nowhere). Annoncé pour un set live, Paul Régimbeau débarque avec un son plus frontal que sur album, largement ciselé et percussif comme on l’aime. Mais que nos lecteurs n’y voient pas là une forme de défection, car Mondkopf a sa besace remplie de beaux claviers IDM aux limites de la Terre et d’envolées cosmiques. Finalement, seule la forme change quelque peu ; le fond, lui, reste rêveur en toutes circonstances. Jeune et frais, le Français est élégant dans cette manière simple et franche d’haranguer la foule, et justifie, sans souffrir, sa place d’outsider au sein de la nouvelle scène electro hexagonale. Un très bon début.

On aurait aimé assister au set complet du Parisien Popof, valeur montante d’une techno aux accents minimaux, souvent rehaussée de tornades electro. On aurait aimé car il est, à l’instar du Mondkopf en question ou de Nil Hartman, une alternative intelligente aux attitudes parfois délétères menés pdes « hype-feeders » de la fidget house. Mais au vu du programme chargé qui nous attendait par la suite, il était l’heure pour nous de tester les installations, de faire un rapide tour du propriétaire afin de tester de manière non exhaustive l’organisation générale de cette troisième édition. Et là, une fois de plus, l’équipe organisationnelle a su, sans en faire des tonnes, rendre cette soirée pratique à tous points de vue : de la taille inchangée des salles jusqu’à l’accessibilité des ravitaillements, tout transpirait ce professionnalisme dont Les Ardentes ont su faire leur marque de fabrique. Un détail peut-être nous a échappé : la salle techno, malgré sa pluie de star historiques, devra se contenter de jouer dans une salle à la contenance limitée, du moins en comparaison avec celle où se débattront les kidz pour qui musique électronique rime trop souvent avec putes à franges et casquette New Era. Pour le même prix, Jeff Mills avait eu le privilège de combler la grande salle, mais ainsi va la hype…

Quelques bières plus tard et surtout de retour au cœur de la « Sphere Room », on nous parle d’un set de Popof franchement exaltant mais surtout entrecoupé de trop nombreux problèmes techniques. Mais c’était déjà l’heure d’entamer un des tous gros dossiers de cette soirée. D’ailleurs le public ne s’y trompe pas et viens en masse afin d’entrevoir et surtout craquer au son des Allemands de Modeselektor. Alors s’il y en a bien deux qu’on ne présente plus c’est bien eux : figures indétrônables de l’hybride techno/electro et piliers significatifs du label Bpitch Control, ces deux-là nous reviennent en force après une parenthèse dubstep carrément réussie en compagnie d’Apparat sous le nom de Moderat.

Et c’est seulement à l’arrivée des deux intéressés (et donc aux premières clameurs du public en délire) qu’on comprend que la partie se jouera dans une fournaise intenable. Et sans paraphraser des heures sur le sujet, on peut dire que les deux Allemands ont une fois de plus accouché d’un set à la hauteur des attentes : une véritable tornade de feu et de métal réincarnés dans une electro-tech au sommet de sa puissance, le tout dans un assouvissement complet des machines. Car c’est finalement dans le live que la musique de Modeselektor prend tout son sens, à les voir faire l’amour avec leurs machines, à jouer avec le public de manière sincère et jamais hautaine. Bref, au-delà des tubes que peuvent être « Kill Bill Vol.4 », «2000007 »  et « Sucker Pin », c’est toute une philosophie de fête qui se décline derrière ces deux increvables, champagne compris. Nos deux zozos ont su mieux que personne (et surtout mieux que les trublions extrémistes de la salle electro 2.0) concilier puissance de feu et intelligence de jeu. Du grand art.

Il était maintenant temps de se préparer pour le grand rush final, pour ce qui s'annonçait comme le triple leçon de techno de la soirée. En effet, une fois passés les live de tous ces êtres hybrides cités plus hauts, l'heure était maintenant à la techno pure et dure, stricte comme on l'aime. A ce petit jeu, les prestations à venir de Chris Liebing, Laurent Garnier et surtout la collaboration entre Carl Craig, Radioslave et Mad Mike avaient de quoi faire frémir les amateurs de grandes expériences électroniques. Nous verrons ainsi que nos attentes ont été récompensées à des hauteurs diverses, pour le meilleur comme pour le pire malheureusement.

Premier a entrer en scène, le vétéran Chris Liebing et sa vision extrêmement rigoriste de la techno. Mais que cette rigueur ne soit pas entendue comme une tare, elle est simplement nommée ainsi pour appuyer sur une vision techno débarrassée de tout compromis. Ici le son claque, marche droit et ne s'égare jamais en parenthèses mélo. Á l'éternelle questions de savoir où est passée cette bonne vieille techno des origines, Chris Liebing répond par une formule tout en kicks et samples courts. Cette musique là annihile toutes les controverses qui porte sur les frontières de la techno minimale et rappelle à tous, qu'à une époque, toutes ces interrogations n'avaient aucune raisons d'être. Alors bien sûr l'ensemble du set n'a pas toujours joué à un niveau égal, mais la musique de Chris connait des fulgurances qui ne peuvent être que l'œuvre des grands. Et si comme moi, vous trouviez autrefois le son des productions de l'Allemand trop aride et frontal, sachez donc qu'en live toutes les balises explosent et celui-ci donne de manière unanime du grain à moudre à tous les amateurs du genre. Peut-être la belle surprise de cette longue nuit.

Enfin arriva le moment que notre équipe attendait avec une impatience non dissimulée : le passage du géant Laurent Garnier pour un live que nul ne pouvait prévoir d'une telle qualité. Alors qu'on se régale encore de son dernier album (sous forme de synthèse globale de l'ouverture d'esprit de son géniteur), le Français a prouvé en 90 minutes qu'un statut de vétéran est chose heureuse à condition seulement d'apporter une réelle plus value à la prestation live. On a vite compris ce qui allaient nous tomber sur le coin de la gueule avec l'arrivée du mini « big band » qui suit Laurent en tournée : claviériste soul, trompette, saxophone et assistance électronique (en la présence du français Scan X), tout était là pour donner au public une leçon de techno bien méritée à cette heure avancée de la soirée. Laurent Garnier est un monstre de talent et de conscience musicale et cela s'est encore avéré justifié au moment où les divers genres électroniques ont commencé à s'entrechoquer au coeur d'une salle où tout pouvait exploser d'un instant à l'autre. Sur fond de techno de Detroit, c'est en réalité tout une culture de la rencontre et de l'échange qui se déploie dans la musique du frenchie : d'une ballade drum'n'bass aux lignes de claviers funky à un déblayage dubstep en règle, tout y passera. D'ailleurs tout ce sur quoi le Français pose ses doigts se transforme instinctivement en or musical, sans doute en raison de son incroyable faculté à décoder les genres, à observer les traits communs pour en ordonner le mariage non-officiel.

Et quand le quintet fonctionne à pleine puissance (ce qui est arrivé de nombreuses fois sur le set), on est en droit de s'extasier à propos d'un Laurent Garnier reconverti en chef d'orchestre talentueux, variant les hauteurs et mesurant les notes pour mieux arriver à la fusion totale entre les différents membres du combo. Cela a, entre autres, donné un « Gnanmankoudji » mémorable, dépassant de loin les rêves les plus fous d'un public devenu hystérique. Et puis le charme de cet artiste réside en son potentiel de communication. Cette faculté, sans doute apprise dans la chaleur mancunienne de l'Hacienda, transforme Laurent Garnier en un grand frère musical auprès duquel on voudrait en apprendre toujours plus, à qui on voudrait parler des heures durant de musicalité électronique. Car c'est bien cela dont il s'agit : de musicalité permanente, de hauteurs musicales à toujours rehausser et renouveler. Bref, on ne refera pas ici le concert (ni d'ailleurs le somptueux rappel sur « The man With The Red Face »), mais on peut dire sans trop de mal que Laurent Garnier décroche la palme de meilleure prestation de la soirée - voire de l'année. Un live historique.

Vient alors le moment difficile de chroniquer le dernier acte de cette soirée qui avait pourtant bien commencé. On ne repassera pas sur mon amour éperdu pour la techno de Detroit, le label Underground Resistance et les projets collaboratifs décadents, chose pourtant qui avait élevé ma tolérance face à l'échec musical de manière drastique. Pour une raison que j'ignore encore, le décollage s'est fait sans moi, impossible donc de vous décrire la manière avec laquelle le projet s'est mis en marche. Ce qui est sûr par contre, c'est qu'un collègue - qui est ma troisième oreille - s'est empressé de soulever le scandale qui avait lieu devant les géants Carl Craig, Radioslave et Mad Mike : platitude sans nom et désespoir d'un public à qui on avait peut être donné le coup de grâce avec Laurent Garnier. Nous y reviendrons par la suite. C'est donc par un rapide détour dans la salle « French Touch 2.0 » que je poursuivrai ma soirée, histoire de tâter du son fluo et me rappeler à quel point je me suis détaché de ces frasques parfois délétères. Premier constat, devenu habituel, il est devenu très difficile de distinguer l'un de l'autre tant les artistes en présence sortent de la même usine à beat. Une fois acclimaté à cette pagaille en règle, on évolue parmi les gimmicks les plus maximaux, les transitions à la tronçonneuse et les plaques de dubstep/electro aux contours minables. Je ne m'étendrai pas plus sur le sujet : l'electro de kids, c'est comme le catch, plus on est près (notre sobriété ce soir-là est un fait à souligner), plus on voit que c'est nul et surjoué.

Un dernier passage vers la salle techno (souvenez-vous du démarrage frileux de nos trois légendes) finira de m'achever. On y découvre un Radioslave timide jouant sur des thèmes franchement peu adaptés à l'heure tardive. Mais ce qui était taillé pour nous assassiner résulte du comportement adopté par l'ami Carl Craig : vautré dans son transat derrière son laptop à discuter météo avec la régie, constatant que sa stature légendaire lui permet de faire acte de présence sans se donner la peine de prêter attention à son public. On soulignera aussi un Mad Mike absent durant la dernière demi-heure (mais s'était-il vraiment déplacé?), chose étonnante de la part du fondateur mythique d'UR - mais à ce stade rien ne pouvait finalement plus nous étonner. A peine le temps pour Radioslave de jouer son dernier kick que C² débranche ses machines (alors qu'il aurait sans doute voulu continuer à converser avec le staff technique de sa dernière paire de chaussures) et qu'une poignée – dix tout au plus – de spectateurs imbibés et crédules lâchent quelques applaudissements. Un mythe venait de s'écrouler.

Le retour au lit était amère sur l'instant mais à bien y regarder, cette nouvelle édition des Transardentes s'est à nouveau avérée un must du genre, nous confortant dans l'idée que si elles n'existaient pas, il faudrait bien les inventer. Quoiqu'il en soit, à peine terminée, on rêve déjà de l'édition 2011.

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