Les Ardentes 2019

Liège, Parc Astrid, le 04-07-2019 | par Amaury le 10-07-2019

On a enfilé nos air max et une série d’autres accessoires à virgules pour braver avec style les bancs de poussière qui recouvraient les plaines de Coronmeuse, à Liège. Il était question de traîner les pieds dans le festival belge qui s’est imposé comme le rendez-vous hip-hop de la francophonie, en témoigne son public composé à 30 % de festivaliers étrangers pour une fréquentation totale de 100.000 personnes sur les quatre jours. Un succès indéniable que l’organisation doit définitivement au virage à 180 degrés qu’elle a effectué dans sa programmation.

Petit rappel : les Ardentes se sont cherchées pendant longtemps, voulant à l’origine être une sorte de « Pukkelpop wallon » avec les dépenses que cette posture implique – pour se payer au final quelques fours en termes de retour sur investissement. Le festival souhaitait ainsi composer avec le public liégeois partagé entre initiés et usagers basiques (ces gens qui venaient pour manger des burgers, parler fort pendant les concerts de la journée, et se taper un gros délire sur un headliner du style Snoop Dogg), plutôt que d'exiger du public qu'il s'adapte à une ligne particulière. L’organisation est ensuite petit à petit rentrée dans une veine 100% hip-hop, profitant probablement de la notoriété d'un festival comme le Woo-Hah pour avoir sous la main quelques gros artistes américains, et profitant surtout de l'absence d'un événement qui réunissait toutes les grosses têtes d'affiche du rap français. De là, sont nées les Ardentes version 2019, première version vraiment aboutie d'une vision qui mature depuis 2 ou 3 ans pour ce nouveau public parti à la recherche de quelque chose qu'un marché belge n'offrait pas encore.

Un succès indéniable, donc, qui progresse d’année en année malgré les multiples défis, mais au sujet duquel nous avons cette fois ressenti quelques doutes – comme une légère épine dans nos bulles d’air.




J'peux m'arrêter mais j'continue, pour le turn-up, je contribue

Depuis leur pari d’axer majoritairement le festival sur les musiques urbaines, les Ardentes ont surtout dévoilé une tendance à valoriser un certain mode de diffusion publique du rap qui cherche l’excès à tout va : le turn up. Une grande majorité des représentations du festival tend alors à se ressembler, puisqu’elles ne cherchent plus à proposer des formes de spectacles propres aux univers des artistes, mais bien à tirer la foule vers un sommet d’énergie. Et pour cela, une recette a fait ses preuves : entrée fracassante sur banger, suivi d’un roulement de titres efficaces vers l’apogée du tube universel de l’artiste. Cette narration particulière des setlists s’accompagne presque toujours d’un fond scénique neutre et d’une bande-son studio qui muent les concerts en écoute streaming collective, frisant parfois le ridicule.

Notre très respecté Fianso en a été l’un des meilleurs acteurs, sans pour autant décevoir son public, lorsqu’il s’est mis à déballer la liste des signatures de son label pour combler son show avec le passage en revue de leurs morceaux célèbres, allant ensuite jusqu’à faire monter sur scène un Heuss en béquilles – bien plus éclopé qu’enfoiré – afin de lancer son « Khapta », météore abyssal qu’ils allaient reprendre une nouvelle fois, sans conviction, sur leurs scènes respectives.

Dans un autre genre, Aya Nakamura a quant à elle proposé une prestation à laquelle on ne s’attendait pas, à la suite des diverses vidéos qui la montraient en difficulté lors de certains lives (coucou Amel Bent). La chanteuse a justement donné de la voix sur ses productions que réalisait en temps réel un groupe de musiciens, aux côtés de deux choristes. Fort heureusement, dans ce sens, cette édition des Ardentes a tout de même vu disparaître les séances trop répétées de lip-sync des années précédentes. Et ce, sûrement parce qu’elle a vu se réduire la participation d’artistes américains – du moins, d’un certain type.

Soulignons qu’il ne s’agit pas ici de critiquer dans l’absolu une forme d’arrangement scénique pour en préférer une autre. La succession de concerts trop similaires tend simplement sur la longueur à produire une lassitude – un manque de surprise et d’étonnement – mais surtout, elle tend à assimiler des artistes pleins de talent aux bouses les plus streamées du Net. Ce manque de distinction cède alors au festival des allures de Tomorrowland urbaine, voire de Chicha géante (coucou l’espace VIP Bloody Louis) dans laquelle Pusha-T aurait dû faire des courbettes à Offset et Young Thug, s’ils s’étaient pointés. Un problème qui peut aussi être imputé aux erreurs ou aux difficultés de programmation que soulève le genre.




Ton équipe au cachot, moi, j'encaisse mes cachets quand je sors de showcase sous la capuche caché

Dans l’immense foule que représentent aujourd’hui les acteurs du hip-hop, le line-up de cette édition semblait en effet appartenir majoritairement au rap de grande consommation, qui inonde les réseaux, assurant ainsi pour bonne part la fréquentation du festival – dont semblait dépendre aussi la séparation binaire des journées entre musiques urbaines et musiques électroniques, moins selon une volonté d’offre éclectique que d’un roulement efficace et cohérent des goûts et des envies que les consommateurs rencontrent au fil d’une soirée. Et parfois, il s’agissait peut-être seulement de combler les trous.

Au-delà d’un visage lisse et uniformisé, sous le signe du turn up, il y a donc eu quelques apparitions improbables (les Black Eyed Peas, vraiment ? Petit Biscuit et Claire Laffut, sérieux ?) pour ne pas dire manquées – que l’on pense notamment à la géniale Little Simz ou aux jazzeux de Hocus Pocus, dont le frontman a reconnu avec spontanéité ne pas trop comprendre les raisons de leur présence sur cette affiche. Respectivement, l’une a donné un concert énergique et inspiré devant une foule très parsemée et peu habitée, tandis que les autres ont peiné à voir l’esplanade se remplir malgré leurs très datés, certes, mais efficaces efforts mélodiques et scéniques – les titres étant tous retravaillés pour les performances live. Ces derniers ont d’ailleurs bénéficié du mouvement de foule qu’a provoqué l’annulation du concert de Zola, à la suite d’une invasion dangereuse de la trop petite Rambla, puisque le terrible succès du rappeur français n’avait pas été anticipé par l’organisation (coucou Niska aux Ardentes, version 2018).




Il s’agit là d’une des difficultés qu’engendre l’instabilité du marché actuel – plus particulièrement au sujet des musiques urbaines – brassant à foison les ascensions et les disparitions fulgurantes : à l’ère du numérique, comment prévoir à l’instant d’un booking qu’un artiste de l’ombre peut, quelques mois plus tard, exploser les compteurs ? Cette anticipation étant évidemment impossible, il faudrait par conséquent trouver des solutions qui permettent ce flottement.

Autre incertitude, celle des annulations de la part des artistes : qu’ils ne puissent finalement pas sortir/entrer sur le territoire, qu’ils snobent les festivaliers à la dernière minute, ou qu’ils choppent une chiasse de vocodeur, les Ardentes ont été victimes de nombreuses débandades auxquelles elles ont étonnement toujours trouvé – ou presque – un préférable remplaçant : PNL a cédé sa place à Booba ; Kodak Black à Rick Ross ; Maes à Di-Meh ; TIMAL à Alkpote ; Lil uzi vert à Offset, ayant lui-même laissé la scène à Vald, Niska et Todiefor (pas la même hein) ; enfin, simple suppression de Young Thug (du vide ou du vide, même combat). Ce roulement assez conséquent démontre les largeurs d’interchangeabilité des artistes que tolèrent tant l’industrie du turn up que son public. Ne révèle-t-il pas aussi une forme de degré zéro dans les approches et conceptions de ces trois derniers acteurs ?

Certains artistes sont ainsi revenus aux Ardentes pour un second passage très proche dans le temps. Si Booba, Lomepal et Roméo Elvis ont pu répondre présents avec des performances toujours aussi efficaces, celles de Fianso, Ninho, Niska et Vald ont montré quelques faiblesses par leur manque de vigueur ou leurs similitudes de set. Et la lassitude de se pointer encore ?

Malgré nos réflexions, il est permis d’affirmer que le festival est littéralement validé par son nouveau public, composé principalement de jeunes ou très jeunes, qui trouvent dans son offre le paradis de leurs attentes – ou tout bêtement le défouloir qui leur correspond ? Les Ardentes ont dans tous les cas définitivement trouvé leur esthétique ainsi qu’une aura terriblement efficace. Il suffit de se balader sur le site pour voir les uns et les autres rivaliser de style, qu’il s’agisse de sape ou de danse, à un point tel qu’une véritable émulation s’installe. Les foules se suivent et se répondent avec énergie, sur les esplanades ou au travers du festival, en chant, hurlements de joies ou chorégraphies ciselées, et ce, à un même rythme pourtant éreintant durant quatre jours. Toutes les infrastructures, du Wallifornia Park à l’immense zone gaming en passant par les scènes, participent à ce bel exploit.




Faut qu’tu prennes du recul, ouais, faut qu’tu prennes du recul ou ton cœur va exploser

Reste notre frustration. On se dit qu’on est sûrement devenus de vieux cons pour formuler toutes ces remarques. On était d’ailleurs fort seuls dans ce public, les anciens ayant fui le festival. Personne de notre entourage n’a daigné se rendre sur place, ou débourser une somme même démocratique pour la proposition de cette année. Pourtant, nous avons grandi dans le rap, nous avons aussi évolué à ses côtés, sans jamais rejeter les nouvelles générations de cet art, sans jamais cracher sur les formules d’aujourd’hui qui continuent de nous animer. Si la présence massive des très jeunes constitue certes un témoin positif, elle doit impérativement questionner nos camarades organisateurs : pourquoi les gentils cadres dynamiques qui font la lessive comme des gangstas ont commencé à tant déserter les plaines ?

Mais ne crachons pas dans la soupe : nous avons aussi vécu de grands moments, de l’excellent passage de Hamza sur l’esplanade en furie contenue, digne et élégante, à l’explosion glauque que Koba LaD ne cessait de souffler vers le ciel et sur nos têtes. Un baptême superbe. À l’image des éditions précédentes.

Quant à l’avenir, comment le prédire ? Avec son déménagement enfin confirmé vers une zone encore incertaine – Rocourt ou Bruxelles ? –, nous espérons que la formule actuelle se perfectionnera encore, peut-être en envisageant des scènes bien plus thématiques, liées aux différents sous-genres qui s’étalent sur le spectre des musiques urbaines allant de la trap au boom-bap, en passant par une série de formes pop. Cela permettrait éventuellement de résoudre les problèmes d’affiche homogène, de flux constant de spectateurs, d’éviter les apparitions détonantes de groupes sur des scènes marquées par un certain public, ou enfin de régler les tailles minimales des esplanades. Surtout, cela permettrait à un festival que l’on aime tant de placer ses moyens à la hauteur de ses prétentions, et l’inverse, en obtenant une fois pour toutes ce statut de spécialiste incontournable qu’il mérite.