Les Ardentes 2018

Liège, Parc Astrid, le 05-07-2018 | par Amaury le 01-08-2018

Avec sa précédente édition, les Ardentes ont entamé un virage qui a vu les musiques urbaines planter leur drapeau en plein cœur du Parc Astrid : gros coup de poker et succès indéniable, malgré un public originel plus que déçu. Pour 2018, qui referme ses portes sur une année record comme dirait l'autre (100.000 festivaliers cumulés en quatre jours), l’affiche a pris le pli en poussant encore un peu plus loin la nouvelle identification de l’événement, devenu l’incontournable scène rap de l’été. On est parti vivre le truc, bendo na bendo, et on en a tiré quelques conclusions.

crédit photo: Alexis Vassiviere

French Kiss, sans bouger les lèvres

Une constante de l’année dernière s’est encore vérifiée, dès notre arrivée, devant la fainéantise de Playboi Carti: nos camarades d’outre-Atlantique ne comptent plus du tout sur leur performance, ils laissent le public gérer seul le turn-up. Grosse synchronisation labiale ou défilé nonchalant de gauche à droite, peu d’énergie se dégage de leur prestation, même si certains comme 6ix9ine continuent de sauter un peu partout avec rage. On peut parfois fermer les yeux, mais voir une anomalie comme Bhad Babie baragouiner un semblant de karaoké sur des titres qui ne sont pas les siens relève de tout de même d’une terrible faute de goût. À ce titre, mêmes des headliners comme Wiz Khalifa ou Lil Pump ne semblent absolument pas vouloir faire l’effort de ne rapper ne fut ce qu’un titre en entier. Personne ne semble vraiment s’en émouvoir et il fallait donc bien voir Tekashi69 s’exciter comme un dératé ou encore le très attendu et surcoté Lil Pump lâcher une ligne sur dix de ses textes devant une foule en transe pour se rendre compte que même un best of des chants grégoriens en fond sonore leur aurait permis de s’assurer l’affluence massive qu’ils se sont chacun offerts.

L’effort de scène – la sueur qui-pue-qui-pique et les coups de gueule dans le micro – s’est vraiment dégagé des apparitions de nos frères francophones, parfois avec grand étonnement quand le Suprême NTM tient la route sans défaillir et avec toujours autant d’amour-parpaing, malgré le grand âge qui donne un souffle fort court à Kool Shen ou qui pousse Joey Starr à lâcher sur « Police » ce type de phrase : « Ouais, on a besoin d’eux quand même. Un peu comme les transports en commun, t’as compris le truc ? ». Grosse surprise également devant Bigflo & Oli – Oui. Bigflo & Oli. – dont le petit âge a pourtant livré le show le plus poussé, le plus habillé et le plus vivant de tout le festival. Et on a beau ne pas être très friand de leur rap de gentils, les voir faire monter sur scène leur père pour un featuring en espagnol ou un fan pour qu'il puisse lâcher le couplet de " Ca va trop vite " – façon Busta – nous a quand même permis d'esquisser un sourire attendrissant.

Pour les autres, l’équipe de Caballero & JeanJass a fait un taff propre comme on leur connaît, sans grande différence au passage avec le « Bruxelles Arrive » du Dour de l’année dernière. Tout cela ressemblait plus à un gros showcase de l’écurie Back In The Dayz qu’à un véritable concert-concept, mais qu’importe, l’énergie était là. Selon la rumeur, ISHA aurait même poussé le spectacle en backstage jusqu’à tenter de briser une bouteille sur la face du frère de Damso. En tous cas, ce dernier a dépassé sa tristesse du Couleur Café pour revenir aux Ardentes avec la force tranquille qui caractérise ses grands moments, efficace et bien présent, contrairement à son acolyte Kalash dont l’arme s’est totalement enrayée un peu plus tôt.

Moi je veux mourir sur scène

VALD, quant à lui, a probablement proposé le concert le plus calibré du festival en s’ajustant très justement entre les deux tendances. Le reptilien a usiné du single tout du long avec de temps à autre une petite bande sonore en soutien, mais il ne s’est pas dégonflé, et ce malgré la volée de chaussures qui traversaient le ciel en signe d’approbation. Son tryptique d’entrée « Deviens Génial / Bonjour/ Mégadose » a suffi à nous faire comprendre que le trublion blond avait largement de quoi secouer tout le monde en magasin : VALD a retourné la scène comme le plus grand des Français et a labouré l’esplanade comme le meilleur des ricains.

On doit d’ailleurs cette folie, que l’on pouvait observer tant dans le parc que sur l’esplanade, au nouveau public des Ardentes, souvent critiquées par ses premiers adeptes qui pointent dans la séduction des jeunes une stratégie cynique de survie commerciale. Qu’on adhère ou non à ces théories du complot, nous n’avions plus rencontré autant de braveheart, moshpits ou autre pogo depuis de nombreuses années. Les phalanges brisaient des dents avec le sourire, fier même ébréché. L’énergie du public tendait ainsi à compenser la nonchalance de certains artistes, en proposant une ambiance incendiaire et intense. Parfois même au-delà des limites autorisées: en quelques minutes, Niska a donné tant de boulot au contingent de police, de sécurité et de Croix-Rouge, que les oreilles de Benalla ont sifflé.

Les derniers seront les premiers

Parce qu’en vrai, Niska n’était pas du tout sur la scène qu’il méritait. On a pu ainsi assister à quelques surprises, ou quelques erreurs de casting. Alors que Ninho venait de finir son passage sur la grande scène du Parc, le grand maître Charo allait fouler celle de la Wallifornia Beach, plus encaissée dans sa zone désertique. Leurs publics respectifs étaient inversement proportionnels aux espaces qui leur étaient dévoués. N’empêche, malgré les mouvements, Ninho a fait le boulot devant une foule déchainée bien qu’inutilement compactée, juste pour la chaleur de l’instant – sans la doudoune à fourrure, mais presque tout comme – quand de l’autre côté, le tourbillon prenait d’assaut la cuvette liégeoise. L’être humain envahissait même les arbres. Charo c’est Charo. Peut-être par jalousie, ou pour s’assurer de finir les survivants, Ninho s’est d’ailleurs empressé de rejoindre son comparse sur scène pour un ultime « Réseaux ». Bouquet final.

Dans un autre registre, tout semble également réussir depuis quelques temps à ce bon vieux Orelsan qui s’est offert une prestation parfaitement millimétrée (trop ?) devant l’immense foule qui l’attendait à coups de « Aurélien, une chanson ! ». Le Normand a rapidement conquis la plaine en passant en revue l’intégralité de son La Fête est Finie (pas totalement dans l’ordre), avant de ressortir quelques anciennetés comme « Raelsan », « le Chant des Sirènes » ou l’infâme « La Terre est Ronde ». 1h20 plus tard et un « Basique » joué pour la deuxième fois en guise de conclusion suffiront à Aurélien C. pour bien marquer les esprits et s’en aller paisiblement continuer sa longue tournée estivale.

Si l’ambiance a reçu dans ce cas une évidente plus-value, ce fut moins le cas pour notre ami Skepta qui montait sur la scène du Parc Astrid peu avant que Migos ne soit censé prendre d’assaut celle de la Wallifornia Beach. Et pourtant, à cause d’une incompréhension supplémentaire, l’artiste londonien a vu son excellent concert se déliter petit à petit. Après trois titres, Skepta est brusquement sorti de scène pour ne revenir que de longues minutes plus tard, sans que le DJ n’ait eu le réflexe de combler ce vide mélodique, celui qui laisse entendre quelques toux gênées. Les uns sont alors partis pour voir l’arrivée de Migos, les autres ont fui pensant que la figure du grime commençait à jouer sa diva. En réalité, Skepta subissait une extinction de voix. Afin de faire honneur à sa nation – certainement – l’artiste a fini son concert en vidant, entre chaque morceau, de grosses doses de thé dans un horrible mug tout droit sorti d’Hognoul. Il s’est enfin promis de revenir en Belgique, avec une performance digne de la valeur des spectateurs dingues du premier rang.

À nous de conclure qu’anglais n’est pas ricain, une nouvelle fois. Avec une voix rocailleuse, Skepta a pourtant fait honneur à sa réputation de grand, avant de partir furieux et déçu. Sur le même moment, Migos annonçait son retard. La scène avait débordé pour Niska, elle allait vomir la foule pour les trois rappeurs dont le talent a finalement débarqué avec plus ou moins 30 minutes de décalage – sur fond de bande et d’autotune. DJ, devant la foule en rage, il suffisait de foutre le disque.

Aux extrêmes, les valeurs n’étaient donc pas spécialement respectées : les grands pourris étaient acclamés, les petits brillants juste remerciés. The Internet s’est ainsi carrément trompé de festival. Ni franchement rap, ni suffisamment pop, le groupe a joué devant un amas clairsemé de personnes pas toutes concernées. Il a de surcroît fourni son meilleur concert depuis sa tournée d’été. À la sortie de scène, Steve Lacy et Syd avaient l’air dépités – le public, ébloui.

Seul Moha La Squale peut se targuer d’une prestation ayant dépassé les attentes de tous. L’étoile de la Banane ne s’attendait pas à se voir célébrer de cette manière, au point de recevoir à ses pieds un beau joint à peine allumé. Quant au public, il a pu se satisfaire d’une prestation authentique, pleine de vigueur et de punch brut qui dépasse les quelques erreurs des débuts. On l’a parfois senti un peu à court de souffle, voire au bord de la syncope, mais La Squale a encore de beaux jours devant lui, c’est une certitude.

D’autres noms paraissaient assez incongrus sur l’affiche, d’Angèle à Massive Attack en passant par Therapie Taxi ou Chaton. Très (ou trop) pop, ceux-là sont tout de même parvenus à rencontrer leur public, mobilisé en bon nombre et fluctuant sans peine parmi les festivaliers du tieks. Cet éclectisme largement bienvenu à l’affiche n’a cependant pas toujours été récompensé. On pense aux copains de Yellowstraps, Glass Museum, ou encore STUFF (dont le set programmé en même temps que Wiz Khalifa ne fut criminellement suivi que par une vingtaine de personnes) qui, s’ils ne jouissent pas de la même aura que certaines grosses têtes programmées durant leur créneau horaire, arrivent tout de même à s’en sortir en faisant bien plus que de la figuration. Parce qu’en vrai, les Ardentes, c’est aussi un festival de défis.

J'peux m'arrêter mais j'continue, pour le turn-up, je contribue

Les quatre jours se sont déroulés comme si deux festivals existaient l’un dans l’autre avec quelques croisements de temps à autre entre un monde fort pop et l’autre bien plus hip-hop. On a pu sentir quelquefois, voire constater, des ensembles de publics qui se toisaient avec interrogation, mais de manière générale, l’ambiance était unifiée par l’intelligence avec laquelle le site a été conçu.

Les espaces secondaires habituellement plus restreints sur d’autres festivals constituent ici un corps à part entière qui englobe la totalité des participants. Il ne suffit pas de s’y rendre, il faut les traverser pour rejoindre les différentes scènes. Des lieux où certains passent même l’entièreté de leur séjour, que l’on pense aux petites scènes DJ, aux scènes petits artistes, aux bars à gin, ateliers graffiti et autres. Leurs offres proposaient le plus souvent soit une approche profonde de la culture urbaine, soit une version vulgarisée qui se destine justement à un public séduit par ses atours, mais souvent réticent ou ignorant de sa nature réelle.

Les organisateurs ont aussi trouvé une solution aux divers problèmes de l’année précédente, allant du simple manque d’eau à la désastreuse Rambla. Cette fois, la scène était encore à une place nouvelle, moins sur le passage et profitant d’une acoustique bien meilleure. Elle a d’ailleurs vu défiler avec succès nombre d’artistes plus confidentiels, comme Junglepussy, Omar Souleyman, ou Ulysse. Et si les problèmes de circulation de l’année dernière, principalement liés à cette Rambla, ont été réglés et que se déplacer le long de la Meuse pour traverser le site reste toujours un plaisir, on sent toutefois celui-ci légèrement à bout de souffle pour accueillir tout ce petit monde. 

Il suffisait de voir le cordon de sécurité imposé par la police, empêchant donc certains festivaliers d’accéder aux concerts de Niska ou Lil Pump, pour se rendre compte que la Wallifornia était largement dépassée par son affluence. Une scène qui dans l’ensemble n’est pas la plus agréable à fréquenter et ce, pour plusieurs raisons.  Car en bout de site, coincée non pas entre la gare et le vieux port, mais entre l’entrée principale et l’allée des saveurs et donc particulièrement propice aux bouchons. Car sujette à de multiples tornades de poussières générées par les pogos de ces jeunes bambins et donc rapidement irrespirable. Car sans zone d’ombre dans son ensemble et donc rapidement étouffante. Bref, si la plupart des artistes pourvoyeurs de turn-up y étaient programmés, s’y rendre ne fut pas toujours un plaisir, loin de là. La confirmation d’un changement de site pour l’année prochaine ne vient que confirmer le constat que le festival liégeois n’a toujours pas fini de grandir.

Quoi qu’il en soit, un pont était donc dressé entre tous. En effet, si l’affiche peut en refroidir plus d’un, les Ardentes se sont imposées de suivre leur temps, dans un monde où le rap est devenu le premier genre consommé sur les plateforme de streaming. L’affluence de cette année confirme une nouvelle fois la pertinence de ce choix, quand l’ambiance sur place nous démontre qu’il ne s’agit pas encore d’un festival de niche – mais bien d’un beau grand bordel où si l’on souhaitait même ne rien découvrir, il serait toujours possible de se satisfaire dans des conditions d’accès plutôt rares pour pareille proposition. 2019, on te fait confiance. 

http://www.lesardentes.be