Kendrick Lamar

Antwerps Sportpaleis, le 27-02-2018 | par Amaury le 05-03-2018
Première partie: James Blake

Mardi, soir de grève. Sale temps pour la capitale qui souhaitait se rendre tranquille au concert d’un rappeur lui permettant de gentiment s’encanailler avec sa tranche de poésie et sa part d’engagement – à 60 € euros la place environ, on comprend que les grèves dérangent plus qu’elles ne servent cette classe moyenne blanche dont l’exil s’est arrêté là, aux abords d’Anvers, parmi les files de voitures. Et il leur en a fallu du courage pour se taper les kilomètres, d’une façon ou d’une autre, comme tous les autres débrouillards coincés dans la queue interminable qui allait ensuite encombrer l’entrée du Sportpaleis. James Blake pour personne.

D’ailleurs, ce manque d’organisation n’était peut-être qu’un leurre, une nouvelle leçon promulguée par le staff de Kung Fu Kenny à tous les WASP de Belgique, histoire de leur faire goûter quelques instants aux saveurs amères de la vie à Los Angeles, quand on est noir. Parce qu’il faut le rappeler, la grande majorité du public de ce soir était blanche et bourgeoise. Peu ou trop concernée par un quelque engagement – du perdu qui dab à moitié en rythme tout en mâchant chacune des paroles au pur descendant gaulois beaucoup trop impliqué avec son t-shirt « Black Lives Matter ». Le vice a même été poussé jusqu’aux reproches à l’artiste de ne pas s’engager autant que pour ses performances télévisuelles. Il aurait peut-être fallu pour quelques accrédités que celui-ci plaide pour la réouverture du Recyclart ou dénonce la politique de Théo Francken à coups de lance-flamme. Bon.

La donne est donc de base biaisée : nous nous rendons à un concert de Kendrick Lamar dont la tournée porte le nom de l’album le plus commercial, ou du moins sous une certaine forme le plus « formaté » par les tendances du marché (on vous invite à lire notre chronique), devant un public fort éloigné des problématiques qu’il évoque. Rajoutons à cela la constance actuelle des concerts de rap qui nous mènent d’office vers la déception (on vous expliquait précédemment dans un dossier pourquoi nous n’y allons plus, à ces concerts). Nos attentes étaient alors lucides, puisque nous n’allions ni voir le Roi de To Pimp A Butterfly ou le rayonnement street-cred’ de Section.80, ni participer à une communion d’énergie toute dirigée contre un ennemi commun ou pour une cause que nous avons tous au fond des tripes. Il nous restait à prier.

D’abord, la setlist – bien qu’elle scinde la rédaction – sera parvenue à créer suffisamment de bien dans nos têtes et notre cœur. Assez concentrée sur DAMN., inévitablement, elle nous a tout de même porté vers quelques titres de TPAB, Good Kid, M.A.A.D City, Untitled et même deux featurings avec « Goosebumps » et « Collard Greens ». Parfois molle, la narration s’enchaînait avec finesse sur une alternance de rythmes qui ont été lancés d’entrée de jeu par « DNA » – quoi d’autre ! On pourrait peut-être reprocher sa concision. Même si l’artiste n’a pas donné l’impression de cachetonner, on n’aurait pas craché sur un rabe un peu plus gras.

Quant à la qualité du son, il n’est pas étonnant qu’au Sportpaleis elle soit totalement nulle - sauf si vous étiez dans le golden circle avec les parvenus (et le boss de GMD). Devant la qualité mélodique du MC, la douleur était énorme. Ce dernier avait d’ailleurs posé un choix intrigant en planquant son groupe dans un coin afin d’être presque toujours seul sur scène. Contrairement à ce que nos camarades de la presse belge avancent, parmi beaucoup d’autres choses, la majorité des productions n’était pas sur bande – le groupe ayant d’ailleurs flanché sur quelques passages critiques.

Reste le corps d’un concert de stade : la scénographie. Celle-ci était éblouissante avec l’identité nouvelle de Kung Fu Kenny comme fil rouge. Kendrick Lamar arborait non pas un peignoir (la file dans le vortex a dû en geler quelques-uns), mais un kimono qui rappelait cette lignée martiale souvent projetée comme interlude avec de multiples courts-métrages. Le spectre de Don Cheadle planait dans chaque vidéo puisque l’acteur, en plus d’avoir joué dans le clip de « DNA », est à l’origine de ce virage visuel au travers de son apparition dans Rush Hour 2 sous les traits d’un maître Kung Fu dénommé « Kenny ». On retrouve là tous les éléments de la dynamique du concert, plongé entre adulation, partage et sabotage ironique. À l’image d’un maître de combat, Kendrick Lamar professait son message dans le dojo d’Anvers, lumineux et supérieur, avant de s’accroupir en bord de scène pour contempler ses disciples, loin d’une supériorité prétendue que lui associent beaucoup de journaleux – pourquoi le qualifier d’arrogance quand les spectateurs eux-mêmes ont en réalité fait ce dur pèlerinage pour espérer voir le Best Rapper Alive. Et comme dans toute initiation, il s’exerçait ensuite aux côtés de ses élèves : le Sportpaleis a fièrement porté les paroles de l’artiste d’une seule et même voix.

Les interludes cinématographiques à l’esthétique très travaillée livraient donc un message, celui de la quête, sous la forme d’un film de genre propre au courant de la Blaxploitation, salutaire ou non pour certains, mais dont on a retenu des bandes originales proches du génie – au passage, aucune présence d’un morceau de Black Panther durant la soirée, et ce ne fut pas plus mal. Parfois, les images entraient en interaction avec la scène : qu’il s’agisse par exemple d’y faire glisser un monde de couleurs entre le bleu et le rouge – à la fois celles des gangs de Compton comme celles de la police – pour étreindre avec violence le rappeur ou pour prolonger ses mots, notamment lorsque la mer étend son horizon sur « God ». On a eu droit aussi à pas mal de coups de flammes, jugés par certains trop bling-bling, mais on a surtout pu profiter d’un interlude ballet oublié des comptes-rendus : toujours seul, en figure de proue, K. Dot a pourtant libéré les planches pour une ballerine noire qui a suspendu le temps. Sa danse venait symboliser l’univers de Lamar présent sur chacun de ses albums qui oscillent entre violence et poésie – des mots, des rythmes et des gestes, en reliant de plus leur culture parfois éclatée entre deux continents.

Dans cette atmosphère déchirée, Kendrick Lamar sabotait aussi son rayonnement divin. Fausse humilité, peut-être. Il est cependant certain que l’humour des interludes et le passage sur « Lust » par la cage de strip-tease, en podium devenu piédestal pour la performance libérée de « Money Trees », apparaissaient notamment dans le but de désamorcer sa prétendue supériorité. Reconnaître implicitement qu’il lui arrive de faire la pute. Le concert se terminera sur ces mots : ce n’est pas parce que je suis sur scène que je vaux mieux que vous.

L’équilibre du concert et le tact de chaque choix suffisent à qualifier cette soirée de réussite. Ils suffisent aussi à entériner la position de Kendrick Lamar au sommet du rap game – malgré tous les réglages encore nécessaires, de scénographie comme de posture. N’est pas Beyoncé qui veut. Cette performance ne sera peut-être pas mémorable pour tous, certes, mais elle est très loin de la fainéantise d’un Young Thug en synchronisation labiale et du vide des showcases de Migos grâce auxquels le public travaille comme jamain. L’excellence plane de la musique aux textes, en passant par l’implication, la signification et la conception scénique. Kendrick reste bien au-dessus du lot. Period. Et nous avons dépêché trois rédacteurs sur différentes dates pour affirmer cela – GMD au-delà des œillères nationales.

La morale du film, le nôtre, est qu’il faudrait définitivement arrêter de juger les concerts sur des événements collatéraux – plus de chroniques d’une grève, plus de chroniques des bouchons, de files, de gel, dégel, et autres. Oublions nos attentes et laissons-nous porter. Ce 27 février, le Sportpaleis a donné des boyaux pour un artiste talentueux. Cet engagement devrait suffire à tout le monde, comme la vision de tous ces mecs, adolescents ou vieux papa, qui ont hurlé sans cesse l’intégralité des meilleurs disques qui habillent leur discothèque grâce à un seul mec : Kendrick Lamar.

Les détracteurs ne l’ont peut-être pas entendu, et pourtant la fosse entière dont ils faisaient partie l’a crié avec force : sit down.

Setlist :

DNA.
ELEMENT.
(YAH.)
King Kunta
Untitled 07 levitate
Goosebumps
Collar Greens
Swimming Pools (Drank)
Backseat Freestyle
LOYALTY.
(FEEL.)
LUST.
Money Trees
XXX.
m.A.A.d City
PRIDE.
LOVE.
Bitch, Don't Kill My Vibe
Alright
HUMBLE.

GOD.

http://www.kendricklamar.com