Kamasi Washington

Ancienne Belgique, le 16-11-2015 | par Jeff le 18-11-2015

Derrière des airs de jean-foutre, j’intériorise. Des émotions, j’en dévoile peu. C’est un peu comme une aurore boréale ou une phrase intelligente sortant de la bouche de Nadine Morano : il faut être au bon endroit et au bon moment pour saisir cet instant rare. Ceux qui m’ont déjà vu véritablement ému ne sont pas nombreux et j’en connais un paquet qui aimeraient vivre ce moment. Pas de chance pour eux, cette manifestation s’est produite lundi soir, dans le noir et l’intimité du Club de l’AB.

Soyons clairs : le cœur n’y était pas. Prendre le métro pour rejoindre le centre-ville avait presque des airs d’acte de résistance. Entre les discours alarmistes, les éditos malsains et les récupérations politiques puantes, on en serait venus à penser que foutre le nez dehors revenait à monter à l’échafaud. Arriver à l’AB ensuite, être accueilli par une longue file. La fouille, inévitable. Et l’arrivée dans la salle, dans laquelle un DJ passe du Vince Staples ou du Earl Sweatshirt. Ecouter ces sons qu’on aime tant, les sentir entrer par une oreille et sortir par l’autre.  

En attendant que ça commence, on discute. On balaie un peu la salle du regard aussi, on repère les sorties de secours. Des nouveaux réflexes qui déplaisent. On essaie de se mettre dans la peau de celles et ceux qui ont connu l’enfer. En vain. Jamais on ne pourra appréhender complètement ce qu’ils ont vécu. En attendant, l’évidence: pendant un petit temps, on n'ira plus de la même manière à des concerts, inconsciemment ou non.

Et puis Kamasi Washington est arrivé. Il n’aura pas fallu deux minutes pour que j’aie envie de chialer comme une gamine de 7 ans à qui il faut annoncer le sold out d’un concert de Violetta. En quelques notes, le jazzman américain nous a rappelé pourquoi nous fréquentons des salles de concerts et pourquoi nous continuerons à le faire. Ce soir, pas d’hommage vain, pas d’évocation des victimes. Juste la musique, pour un peu oublier, pour respirer.

En fait, on pourrait résumer l’ambiance de la soirée dans le premier titre, qui est également celui qui ouvre le disque, « Change of the Guard » : malgré les solos frénétiques qui déboussolent, malgré une musique d’une telle complexité qu’elle peut parfois être difficile à appréhender, c’est au final la lumière qui prévaut, c’est la simplicité d’un hook qui terrasse nos craintes, c’est le groove qui triomphe de façon magistrale – généralement quand Kamasi Washington siffle la fin de la récré et enjoint le reste de ses musiciens à revenir sur les rails et à conclure.

A partir de là, tout est oublié, le vide est fait dans les esprit. Il ne s’est rien passé trois jours plus tôt. La reddition est totale et salutaire. On peut alors profiter pleinement de ces 75 minutes de maîtrise totale, en compagnie d’un artiste qui incarne en musique la tolérance et l’ouverture, lui qui n’hésite pas à diluer son jazz dans du blues, du funk ou de la bossa. Lui qui n’entretient pas le culte de la personnalité et laisse son quart d’heure de gloire à chacun de ses musiciens, tous plus experts les uns que les autres – ils sont six à l’accompagner sur scène.

Ce soir, et malgré un concert probablement raccourci vu la deuxième prestation qu’enchaînait le groupe dès 22 heures dans la même salle, on aura quand même eu droit à un titre du contrebassiste Miles Mosley – un « Abraham » qui part sur des bases perchées pour se conclure dans un déluge de cuivres. Il y aura aussi eu un invité très spécial, le père de Kamasi Washington (« The man who taught me everything »), qui s’est emparé de son saxophone soprano pour se joindre à la fête pendant la seconde moitié du concert. La partouze des sens était totale.

Lundi soir, j’ai dansé, j’ai hoché de la tête, j’ai extériorisé comme je pouvais, comme je voulais. Puis les lumières se sont rallumées et j’ai quitté la salle. Pour tomber directement sur des policiers stationnés devant l’AB. Retour à la réalité, aux notifications sur le mobile qui annoncent que le Belgique–Espagne du lendemain est annulé, parce que l’un des suspects court toujours. Il est dangereux, déterminé, armé. Et il me casse les couilles à un point, vous n'avez pas idée.

Voilà, c’est ça notre réalité pour les semaines qui viennent, une réalité probablement moins terrifiante que celle que nous imposent ces chaînes d’information en continu qu’on mate par réflexe, cloîtrés chez nous. Quand la tête va exploser, il ne faut pas oublier ceci : dehors, il y a des gens, beaucoup de gens, qui vivent normalement. La boule au ventre peut-être, mais le sourire aux lèvres, de l’optimisme plein le crâne. Ceux-là ont déjà gagné la bataille. Tu nous rejoins ?