Joanna Newsom

Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, le 15-01-2011 | par Pauline le 25-01-2011

Pour accueillir Joanna Newsom, il faut un endroit qui lui ressemble. C'est sûr que c'est très très compliqué de savoir ce qui peut bien être en harmonie avec sa personnalité un peu à part, un peu mystique et bizarre. En juin, elle s'est produite à la grande halle de la Villette, un grand hangar sans âme qui habituellement accueille tous les salons possibles et imaginables. Voilà justement ce qui ne lui ressemble absolument pas. Un grand lieu froid et sans âme avec des gradins montables/démontables, qui apparaissent et disparaissent à l'envi. Cela dit, en juin déjà, une sorte de magie avait opéré, de manière complètement incompréhensible et inexplicable. Alors la voir en ce soir de janvier particulièrement clément, dans un théâtre plutôt minuscule (si on le compare aux gradins infinis de la Villette), plutôt vieux, plutôt délabré, mais plutôt magnifique, c'est du pain béni pour les fans de la harpiste qui remplissent la salle doucement.

Petit hic, Joanna a annulé son concert aux Bouffes du Nord la veille, et samedi après-midi, le mystère plane toujours sur son apparition. Pas qu'elle soit une diva du style Mariah Carey ("mes fesses sont trop grosses ce soir, on annule okay"), mais elle a été attaquée par une grippe parisienne qui l'a clouée au lit vendredi soir. Cela dit, la bonne nouvelle tombe, le concert est maintenu pour le samedi. Après une première partie plutôt dispensable (première partie de Joanna Newsom = folk ennuyeuse, comme toujours), elle entre sur scène sur le fulgurant "Bridges and Balloons" qui ouvrait son premier opus. Frisson général dans la salle. Sa voix est légèrement sur la brèche, grippe oblige, mais elle a gardé toute sa puissance et ses modulations magiques. Elle enchaîne avec "Have One On Me", l'un des meilleurs morceaux de l'album éponyme. Son nouvel opus a été souvent décrié pour sa longueur (trois disques, c'est vrai qu'il faut avoir le cœur bien accroché), pour son côté un peu fouillis et même un peu inégal, mais pour qui veut vraiment l'apprivoiser, il se dévoile au fur et à mesure des écoutes et s'impose comme le sommet de sa courte carrière. Have One On Me se dévoile véritablement sur scène, elle le dissèque en fragments, elle en montre tous ses recoins cachés. Elle se vide de ses chansons avec tellement de passion et d'enthousiasme qu'on ne peut qu'avoir envie de se replonger dans les trois disques pour apprendre à mieux les connaître. Elle est accompagnée sur scène des musiciens qui ont réalisé les arrangements de ce dernier disque, ce qui apporte une vraie plus-value à la prestation live. Les chansons sont en mutation permanente, et certaines comme "Soft As Chalk" sont déjà bien différentes de ce qu'elles étaient en juin sur la scène de la Villette. Elle n'oublie pas ses précédents opus bien sûr, et elle offre une très belle version de "Peach, Plum, Pear" et de "The Book Of Right-On". De son concept album "Ys", elle ne jouera qu'"Emily", mais la scène lui donne toute sa dimension épique, musiciens enflammés, envolées qui prennent à la gorge, et public complètement conquis - c'est bien le moment culminent du concert. Après "Emily", un instant de silence, puis des applaudissements que même Joanna ne peut arrêter pour recommencer le concert.

Il y a beaucoup d'artistes généreux qui traînent sur les scènes de France et d'ailleurs, mais il est vraiment rare de rencontrer une musicienne tellement en phase avec son instrument, ses musiciens, et surtout ses mots, qui va à la rencontre du public avec autant d'enthousiasme et de facilité. Ses mimiques, ses rires qui fendent parfois une chanson témoignent de l'amour sincère qu'elle porte à tout ce qu'elle est venue faire aux Bouffes du nord en cette journée de janvier, à Paris. Dès lors, chaque chanson un peu plus faible ("Baby Birch" et "Go Long") prend une nouvelle dimension, partie d'un tout, on lui pardonne sa difficulté à exécuter "Easy", et on lui excuse aussi l'absence de deuxième rappel malgré la tyrannie de la foule qui veut la faire revenir. Et finalement, on sort conquis et heureux, avec l'impression d'avoir vue une prestation un peu rare, qu'il ne fallait pas manquer. En attendant le prochain album.