Espiiem

La Maroquinerie, le 13-11-2015 | par Aurélien le 16-11-2015

Cet article, on le dédie à toutes les victimes, aux blessés et aux rescapés de cette effroyable nuit de cauchemar. Au même moment ce soir, nous faisions la même chose qu'eux, animés de la même ivresse, et avec la certitude que l'horreur demeurerait aux portes des salles de concert. Pourtant ce soir, l'horreur est passée à un niveau inédit, et depuis trois jours les détails macabres continuent d'affluer et de nous ôter un peu plus les mots de la bouche. Nos pensées émues vont à leurs proches, leurs amis, leurs compagnons et leurs collègues.

On a beau être superstitieux, un vendredi 13 qui vient terminer une semaine de quatre jours ne peut pas être un mauvais soir. En tout cas, il a moins de raisons que d'habitude de l'être. En sortant de sa journée de travail, la majorité de la jeunesse parisienne n'aura eu en tout cas qu'une seule envie pressante: célébrer et se retrouver avec les copains, à la terrasse d'un bar ou dans une soirée arrosée. En ce qui me concerne, les copains attendront un peu. C'est ce soir-là que j'allais enfin croiser la route d'Espiiem, dans l'intimité de la Maroquinerie. Le MC parisien fête ce soir la sortie de son premier album Noblesse Oblige. Un disque solide qui fait de lui le Big K.R.I.T français, et dont on ne tardera pas à vous parler plus longuement. 

Les hostilités devaient s'ouvrir par un verre du côté d'Oberkampf. Il n'en sera finalement rien: on est déjà trop en retard. On s'en voudrait d'entrer dans la salle passé 21h, cette heure qui correspond généralement à l'entrée sur scène du plat de résistance. Bonne pioche: on débarque peu de temps avant que l'homme à la casquette Noble noire investisse la scène. Une entrée en trombe qui s'exécute sur le traditionnel "Perché", un titre introuvable sur sa discographie mais qui pourtant vient enflammer les rangs dès les premières mesures.

Quand les lumières s'allument entre deux morceaux, on prend le temps de jeter un bref coup d’œil à la salle: il y a des jeunes, des moins jeunes, des noirs, des blancs. Bref, une grande variété de gens de tous âges et de tout horizons, à la fois réceptifs à la musique et au message servi par le MC. En bon musulman, il parle de religion (un peu). Mais il parle surtout d'amour (beaucoup), sans oublier de saupoudrer tout ça d'un peu d'ego-trip bien placé. Résultat: on obtient une setlist loin de servir la soupe, mais qui rend compte de la grande variété du catalogue d'Espiiem. Et surtout de toute la fascinante dimension que celui-ci prend, une fois joué face à un public.

Pas de temps morts à relever pendant cette heure et demie de musique, où l'on croise Deen Burbigo venu jouer son couplet sur l'imparable "Suprématie", ou quelques uns des usual suspects favoris du MC venus interpréter le marathonien "Deuxième Famille". Bon, il y a bien ce DJ qui a la patte lourde sur les airhorn et les bruits de flingues, mais ce qu'on retient surtout c'est l'énergie contagieuse du MC et de son acolyte du soir, incapables de rester immobiles devant un public incandescent. Et tandis qu'ils mouillent leur maillot plus que de raison, des mains se lèvent, les gens sautent, crient, sourient. La célébration est à son comble, et la foule, elle, est complètement acquise à la cause du MC parisien. 

Et puis aux alentours de 22h, des portables ont commencé à vibrer: on raconte qu'il y a eu une fusillade au Bataclan, à moins de deux bornes de là, et que les tueurs courent toujours. Les visages se ferment, les proches commencent à appeler. Et très vite la panique s'empare des cœurs, vidés de toute la joie qui les habitait la minute d'avant. Le concert n'est pas fini que certains quittent la salle. D'autres essaient d'en savoir plus avec leur smartphone, mais comme le petit sous-sol de la Maroquinerie capte mal, ils ne persistent pas. Ils choisissent même de rester jusqu'au bout, en se persuadant que le pire est passé.

Quand le concert se termine enfin, sur l'incroyable "Noblesse Oblige", on est à des kilomètres du pire. Mais Espiiem, lui, est sur un nuage. En communion totale avec la fosse, il est imperturbable, magnifique. Il ne sait sans doute encore rien du bordel qui secoue la capitale au même moment, et on imagine qu'il lui faudra quelques bonnes dizaines de minutes après le concert avant de prendre la mesure de la réalité qui l'entoure. Lui dans sa loge étroite, nous à errer dans les rues désertes. Nul doute qu'une seule question nous aura hanté toute la soirée: et si c'était à la Maroquinerie que les kamikazes avaient fini leur course effrénée ?

Vous savez ce qu'on dit des "si": avec eux, on mettrait Paris en bouteille. Pourtant ce 13 novembre 2015, la capitale s'est bien passée d'eux pour finir en carafe, au nez et à la barbe de ceux qui avaient juré de passer un bon moment, tous ensemble. Ce macabre épilogue, il donne une autre saveur à cette soirée, à cet album, et à la sérénité des salles de concert désormais disparue, que ce soit à Paris comme ailleurs. A compter de ce 13 novembre 2015, ce ne sera plus jamais comme avant, voir ses artistes préférés en concert n'aura plus vraiment la même saveur. Et ça, ça en dit long sur le climat étouffant dans lequel on s'apprête à affronter les prochains mois. 

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