Dour Festival 2013

Plaine de la machine à feu, le 18-07-2013 | par Jeff le 27-07-2013

Modeselektor et Action Bronson, vainqueurs par KO le premier jour

Chaque année, c'est la même rengaine: on débarque sur le site du Dour Festival excités comme des pucelles, et avec un gosier à peu près aussi pentu que le Mur dans Game of Thrones. Edifice derrière lequel on trouve d'ailleurs une belle bande de sauvageons, qui n'a rien à envier à celle qui foule chaque année les prés du Dour Festival pour quatre jours de musique – et beaucoup plus si affinités. Mais on s'éloigne déjà.

Bref, on se dit d'emblée que cette fois, on va essayer de ne pas reproduire la même erreur, à savoir partir comme des fous furieux et finir dans le bac à graviers au premier virage, tel un Jean Alesi des plaines verdoyantes. Mais ça, c'était sans compter sur la volonté du rédacteur en chef adjoint de laisser sa conscience professionnelle au fond d'une bouteille de Bacardi. Résultat des courses: entre des veines qui contenaient plus d'alcool que de sang et un thermomètre qui allait chercher dans les 28°, il n'aura pas fallu longtemps à la fine équipe de GMD pour passer en mode "dealers de houblon en short" et "inwaneurs de couilles" comme on dit dans le Borinage. Vous allez nous dire que ce n'est pas bien grave et qu'on se mettait globalement au diapason d'une bonne majorité de festivaliers. Pas faux.

Quoiqu'il en soit, cette première journée se sera apparentée à un long délire éthylique ponctué de deux grosses déceptions et de deux confirmations de taille. Niveau déceptions, on épinglera d'abord les gamins de BadBadNotGood, à qui il faudra apprendre à canaliser le trop-plein d'énergie et (c'est un comble) a davantage se conformer aux bonnes dispositions affichées sur leur mixtape BBNG2, que l'on continue de conseiller très vivement. Ensuite, on ne se gênera pas pour tailler un petit costard (un comble vu les tenues du mec) à un RiFF RaFF qui devrait surtout apprendre à chanter autrement que sur des voix pré-enregistrée au lieu de siroter du Cognac. Ce concert a surtout résonné comme une évidence: à ce stade, le Texan est un special guest de choix, le type capable de pimenter un bon petit morceau avec son flow de blanc bec goguenard. D'ailleurs, quand il a rejoint deux heures plus tard Action Bronson sur scène pour un final dantesque, c'est probablement à ce moment qu'on a commencé à danser avec nos slips sur nos têtes. Car il faut bien avouer que Bam Bam a fait le boulot avec une énergie qui a fait plaisir à voir. Et quand on se dit qu'on suait déjà comme des gorets alors qu'on est plutôt dans des moyennes pondérales acceptables, on se demande un peu à quoi ça devait ressembler sous les aisselles d'un mec qui cumule les tares olfactives puisqu'en plus d'être gros, il est roux. Qu'importe, puisque le emcee new-yorkais a passé en revue son récent EP réalisé avec Harry Fraud, sans oublier de revenir sur quelques unes de ses plus brillantes collaborations ("1 Train", imparable) ou les meilleurs moments de sa précédente mixtape, Blue Chips. Et quand on sait combien il est difficile de vivre un bon concert de rap quand le emcee se borne à rapper sur les prods lancées par le DJ du soir, on se dit que la prestation d'Action Bronson n'était pas loin d'être exceptionnelle. Comme celle de Modeselektor en somme.

Dans une Petite maison dans la prairie bien trop petite pour accueillir les fans des Teutons, on a vécu une prestation belle à te faire transpirer des yeux, puisque le duo infernal a passé en revue les meilleurs titres techno de son répertoire: de "Kill Bill vol. 3" à "German Clap" en passant par un "Evil Twin" démentiel qui a vu le groupe rejoint par Otto Von Schirach, qui s'était produit quelques heures plus tôt sur la même scène. Un set d'une rare violence donc, mais qui n'aura jamais entamé la ferveur d'un public qui n'a cesse de consacrer Modeselektor comme l'une des entités les plus indispensables de ces 10 dernières années.

Le Wu-Tang est mort. Vive Jurassic 5.

Que les choses soient claires une bonne fois pour toutes: si on a le plus grand respect pour ce qu'a réalisé le Wu-Tang Clan entre 1993 et 2000, le crew de la Big Apple s'acharne depuis lors à réanimer un patient que l'on sait tous cliniquement mort. Il n'y a qu'une poignée de couillons pour oser affirmer le contraire et pourtant, les Américains font le plein dès qu'ils décident de faire tourner la planche à billets en acceptant de partir en tournée. Car si discographiquement parlant, le Wu a été plutôt calme depuis la fin d'un âge d'or qui correspond à la sortie d'un The W qui divisait déjà à l'époque, il n'a depuis pas manqué de cachetonner sévère en arpentant les scènes du globe au plus grand incomplet. Et cette année encore, la bande au RZA s'est bien foutu de la gueule des organisateurs du Dour Festival, en offrant au public belge un set qui a sonné comme un nième chant du cygne pour l'un des plus grands crews de l'histoire du hip hop. Car il y avait quelque chose de fondamentalement malsain et triste à voir cette bande de quarantenaires complètement anesthésiés par la weed se traîner sur la scène principale en se donnant de faux airs de légendes vivantes. Les fans (et les autres) ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, comprenant rapidement que malgré l'enchaînement de tubes, il n'y a plus rien à attendre de la part de mecs qui feraient de penser très sérieusement à la retraite. Tout le contraire de Jurassic 5 en somme.

Car là où le Wu-Tang Clan a toujours voulu être présent dans l'inconscient collectif, le groupe de L.A. a de son côté préféré jeter l'éponge une première fois en 2007, avant de revenir sur sa décision et de se lancer dans une petite tournée aux visées revivalistes complètement assumées. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que cette pause a fait le plus grand bien et apaisé les différends qui avaient été à l'origine de la séparation du groupe il y a sept. Certes, le style est dépassé et on aurait pu penser que J5 n'intéresserait qu'une poignée de fans hardcore accompagnés de curieux se demandant bien qui pouvaient être ces mecs qui s'offraient la tête d'affiche du troisième jour de ce Dour Festival. Et c'est peut-être l'ampleur de la surprise qui a fait de ce concert l'un des plus indispensables de cette édition. On savait la bande à Chali 2na, Akil,Zaakir et Mark 7ven adepte d'un boom bap jazzy typé 90's, et elle nous a prouvé que c'est ce qu'elle faisait de mieux et que cela ne servait à rien de se payer un featuring avec 2 Chainz ou une prod de Lex Luger pour être au sommet de la coolitude en 2013. En vrais entertainers (il est vrai bien aidés par Cut Chemist et Nu-Mark aux platines), les six Américains ont livré un set plein, jalonné de tubes éternels ("What's Golden", "Quality Control", "Concrete Schoolyard" pour ne citer que les plus gros) et de petites mises en scène taillées sur mesure pour une scène de la taille de la Last Arena (un bon 20.000 personnes). Cette date était l'avant-dernière de leur tournée européenne, et on espère déjà que les mecs remettront ça dans les plus brefs délais.

Fritz Kalkbrenner, la bonne surprise

Un festival, ce sont quelques têtes d'affiche que l'on a surlignées au marqueur fluorescent sur son programme, et puis ce sont aussi de belles surprises. Des artistes dont on n'attendait a priori pas grand chose. Et Fritz Kalkbrenner faisait partie de ceux-là. A la rédaction, on n'a jamais craché sur le travail du frère de l'autre, mais on aurait préféré le tester sur un live plutôt que dans le cadre d'un dj set à une heure plutôt ingrate - en fin d'après-midi dans une Redbull Elektropdeia Balzaal étouffante et qui te font coller les bonbons au sachet en moins de deux. On s'attendait à un set de deep house tout ce qu'il y a de plus kilométrique, mais sans qu’on s’y attende vraiment, le Teuton est parvenu à élever son niveau de jeu, à se mettre au diapason d'un public qui avait soif de good vides et encore plein d'énergie en ce deuxième jour de festival. Malgré une chaleur écrasante Fritz Kalkbrenner a livré un set solide, bourré de basses câlines, empreint de générosité et jamais avare en moments de bonheur. Mis sur orbite par le local de l'étape Compuphonic, le producteur berlinois a montré combien il maîtrisait les codes de la deep house moderne, ne manquant pas de jouer le coup de l’auto-promo en agrémentant son set de quelques productions personnelles. A ce titre, on garde un souvenir tout ému de la jouissance procurée par des titres comme le laidback "Right in the Dark" ou un "Kings in Exile" qui renvoie Paul Kalkbrenner à ses chères études. Mais ce ne fut rien en comparaison avec l'edit extatique et interminable du tube "Sky and Sand", qui reste un titre incroyable et un hymne générationnel malgré sa diffusion jusqu'au dégoût. Un petit tour de force comme on les aime.

Converge / Len Faki, la leçon de discipline

Même dans un endroit autant dédié à la bonne ambiance franchouillarde que Dour, certaines choses peuvent rapidement tourner au pugilat. La poussière sûrement. Parce que sans trop le savoir, le festival hennuyer a accueilli l’une des plus belles reconstitutions historiques d’une grande bataille. On ne vous parle pas des gitans qui s’habillent en peuplades celtiques ou qui se déguisent en Napoléon pour châtrer de la sexagénaire autour du Lion de Waterloo. On vous parle d’une vraie grosse guerre de darons, d’une baston qui déploie de la grosse menace, des empoisonnements et des  boucliers anti-missiles. Une vraie grosse guerre froide des familles. Et pour le coup, c’était ambiance rideau de fer sur la Plaine de la machine à feu. Deux camps, deux esthétiques diamétralement opposées et un seul point commun: une fureur et une violence à te craquer les coutures du string en un regard à peine.

Dans le coin bleu, l’Amérique de Converge. Celle qui a violé pour la énième fois la scène punk-hardcore, sauf que cette fois on ne rigole plus. D’ailleurs, on n’a jamais vraiment rigolé avec eux. Car de toutes les évolutions qu’a pu subir le règne hardcore, c’est bien celle emmenée par Converge qui semble la plus définitive – ne serait-ce que pour l’armée de clones qu’elle a engendré. Une formation tellement violente et carrée qu’on y voit là les premiers véritables descendants de Napalm Death (tiens donc, ils jouaient exactement au même endroit douze mois plus tôt). Les musiques à guitares découvraient avec Scum un nouveau degré de violence, un truc à partir duquel on ne reviendra jamais en arrière. Jane Doe, joué par les Bostoniens de Converge, sera le seul disque depuis à amener un vrai grand nouveau niveau de violence. Un truc qui redéfinit l’extrémisme pour les quinze prochaines années. C’est précisément ces mecs qui sont venus nous la glisser profonde à la Cannibal Stage. D’ailleurs on aurait pu rentrer après le soundcheck du batteur, tellement il met à l’amende tous ses suiveurs. Quand les autres cocos débarquent, c’est Odin dans le slip, le Kraken qui sort de L’Escaut pour te bouffer tout cru, toi et famille. Le chanteur n’a pas hurlé une seule fois qu’il a déjà sillonné la scène sur quinze allers-retours. Et quand ça démarre, t’as juste le plafond qui te tombe sur la tête. Tant de rapidité, de dextérité, d’équilibre dans ce groupe. Ca beugle, ça claironne à  la double-pédale, ça joue un chant clair épique, ça lance son micro partout, ça burine toutes les lettres de ton épitaphe en grec ancien. C’est mecs seront encore imprenables sur les dix prochaines années, s’amusant à distiller une violence de plus en plus épurée à mesure que les années passent. C’était de loin un des meilleurs concerts de Dour, comme partout où ces brutes passent. Truman 1-0 Staline.

Dans le coin rouge, beaucoup plus à l’Est, c’est l’histoire d’une riposte organisée par un mec assis non loin de la frontière polonaise. Un Berlinois à cheval sur les principes, qui fait parler les traîtres à la TR-909. Le Boucher de l’Oural, qui est devenu l’une des plus belles étiquettes de la lutte techno, celle d’un empire contre tous les autres. Celui qui ne tolère que les forts, celle adulée par les armoires à glace et les héros de la Spetsnaz. Son set sera délirant, le peuple gueulera sans cesse pour plus de soupe ; et c’est en bon patriote que Len Faki regalera la plèbe si avide de quitter le goulag pour un peu de lueur. Une dégaine qui vendrait le Berghain jusque dans les plaines de Mongolie, une discipline électronique qui te ferait filer droit n’importe quel Gaston Lagaffe attendant sagement un concert de Tryo. Appelez ça de la dub-techno, de la musique industrielle ou n’importe quel autre truc post-drone-berlino-machin-techno. Nous on a juste vu un Leviathan sortir de sa cave pour t’envoyer la tête dans le mur sur fond de gros kicks policiers. Un chien de guerre intraitable, un héros des tranchées  qui nous a envoyé la quatrième intifada dans les gambas. On avait bien raison de le mettre en couverture de nos magazines de propagande, histoire que les faits d’armes des escouades Ostgut Ton/Berghain soient connus jusqu’à Pékin, et résonnent jusqu’à Boston. Ah oui, au fait, ce mec a joué sans Ben Klock et Marcel Dettmann à ses côtés. Truman 1-1 Staline. Un nul parfait, et bien plus violent qu’un Nantes-Olympique Lyonnais.

Dubstep old school: this is how we do it

C’est vrai, la rédaction de Goûte Mes Disques ne fume plus de shit, ne porte pas de casquettes Supreme et gigote rarement dans des caves qui sentent la pisse. Pourtant, cet après-midi/soirée consacré au dubstep old school, on en rêvait comme des vieillards voulant revivre le cap de la cinquantaine. Une affaire de vieux cons pas si cons que ça en fait. Une poignée d’heures pour revivre Croydon, Mary Anne Hobbs et le FWD>>, pour retomber amoureux de cette Angleterre de la basse chaude et du two-step acéré. Si bien qu’on retiendra le set solide de Bunzer0 (paie ton expérience de référence européenne), un Kahn affûté (mention spéciale à son énorme « Badman City ») et surtout un Loefah au sommet. On le savait, l’Anglouche n’était pas là pour beurrer les sandwiches, mais de là à gicler les pylônes de la Redbull Elektropedia Balzaal comme il l’a fait, il y avait de la marge. Alors c’est vrai, Loefah a balancé du gros classique de l’enfer, mais on a pu se rappeler à nouveau la gueule qu’a un gros wobble qui part dans les gencives. Par deux fois, son « Rufage » nous l’a glissé profond, le « Midnight Request Line » de Skream était juste trop court, les coups de battoirs assurés par Vex’D ont fait mouche, et le « I Luv U » de ce regretté Dizzee Rascal nous a donné envie de chialer. Un set qui a plu pour les souvenirs qu’il nous a remémorés autant que pour les coups de carotte qu’il envoyait dans les canines. Alors, faut-il parler de Digital Mystikz ? Bah oui, parce que Mala et Coki ont tout simplement prouvé que le dubstep old school pouvait encore vivre en 2013 dans une veine ultra-dynamique, passionnée et tapageuse. Une énorme claque, qui a éclaté des centaines d’oreilles revigorées, et qui a surtout pu nous permettre de se la jouer punk-hardcore au beau milieu d’un Braveheart virtuel. Gros boxon. Tellement gros qu’on a zappé Pinch. En même temps le programmateur nous a rappelé à notre mirador: des hordes de chevreuils armés de Maitrank chaud tentaient d’envahir le site. Et on peut vous dire qu’on a tiré à vue.

Electric Electric et odezenne, l’improbable duo gagnant

Electric Electric et odezenne n'ont absolument rien en commun, si ce n'est qu'ils sont Français et qu'ils se sont produits l'un derrière l'autre cette année - les Strabourgeois dans La petite maison dans la prairie, et les Bordelais dans la Boombox. Electric Electric d'abord: piliers du math-rock hexagonal, le groupe d'Africantape a déployé une énergie folle pendant la petite heure qui lui était réservée. On ne va pas vous mentir: du groupe, on savait qu'il était précédé d'une réputation scénique flatteuse et on ne connaissait que l'un ou l'autre titre. Pourtant, il n'aura fallu qu'un morceau au trio pour bien nous faire comprendre que soniquement parlant, il y en a suffisamment dans le slibard pour organiser un record du monde de gangbang. Section rythmique furieuse, claviers hurlants et guitares tueuses de cérumen auront été les éléments centraux d'une prestation qui a bruyamment caressé nos tympans dans le sens du poil. Tout le contraire du concert de odezenne en somme. Leur truc à eux, c'est un hip hop qui joue autant sur les mots que les textures sonores. Des orchestrations variées au service de textes malins, le tout interprété avec un dynamisme communicatif. Seul bémol: pour un groupe qui accorde tellement d'importance à ses textes, on regrettera que la balance ait été réalisée avec les pieds tant ceux-ci (les textes, pas les pieds hein) se sont vite révélés incompréhensibles. Les fans en pilote automatique ont kiffé, les autres se seront probablement rués sur Spotify à leur retour de Dour histoire d'approfondir un peu plus le sujet. Y'a pas à dire, pendant ces deux concerts, on s'est un peu sentis français. Mais ça n'a pas duré plus longtemps, ne vous inquiétez pas.

Manu le Malin, hardcore ‘til I die

Ce texte va être court et dur. Comme le zizi du rédacteur en chef. Comme ce concert de Manu Le Malin. Le résumé, c’est vingt ans de deejaying hardcore dans une heure de set. Soixante minutes de kicks qui frappent, et qui démontrent la richesse de la hard-techno une fois jouée par un patron. Lui c’est Manu, il roule à l’eau fraîche, et il a une dégaine bien éloignée du prout-prout-Kitsuné de base. Son truc, c’est le tee-shirt noir, la doublette de platines Technics et les vinyles qui déflorent. En gros, on a dansé comme des larbins, les poings en avant, bien loin des clichés flamands/jumpstyle/bière plate. Tellement hypnotisés par la science du franco-français, on en a même oublié qu’on était entouré par des milliers de chevreuils, les dents taillées en Smack’s et attirés par l’odeur de mauvais chanvre. Romero et son Return of the Dead étaient là ce soir, et nous on avait oublié nos Glock.38 dans notre Festihutte. Dommage. Quoiqu’il en soit, ce mec a honoré son statut de superstar de l’underground, et a livré un set aussi puissant et extatique que les meilleurs Tumblr des interouèbes de l’ère post-Twitter. Une grosse claque dans nos faces de bourgeois gentilshommes. Et pendant ce temps là, Avicii joue tranquillement à Tomorrowland, sans se douter de rien. L’imbécile.

Lefto, the one & only

Déjà l'année passée, on aurait dû récompenser ce bon vieux Lefto d'un big up des familles de la part de toute la rédaction. En effet, en 2012, le DJ et producteur bruxellois s'était vu confier la programmation d'une journée sur une scène qui s'appelait encore Magic Soundsytem – un jeu de mot foireux qui a probablement eu raison de son nom, aujourd'hui dites Boombox. Forcément, venant d'un mec affilié à des labels comme Brownswood, Blue Note, !K7 ou Stones Throw, on s'était vu offrir une affiche qui envoyait de la street cred par semi-remorques entiers et un enchaînement de concerts de qualité: de DâM-Funk à TNGHT en passant par DOOM ou Dorian Concept, le tout clôturé de main(s) de maître par Lefto himself. Partant du principe qu'on ne change pas une équipe qui gagne de l'or en barre et des petits cœurs avec les mains des festivaliers, Lefto s'est une fois encore fendu d'une programmation aux petits oignons et pas avare en basses qui claquent: Flying Lotus, Flume, Oddisee, The Robert Glasper Experiment ou Gilles Peterson se sont ainsi relayés dans une Boombox qui n'a jamais désempli et qui a surtout fini au bord de l'implosion lorsqu'on l'a rejoint en fin de soirée pour le set du maître des lieux. Il faut dire qu'avant lui, les coéquipiers du jour avaient pris soin de faire monter la sauce, avec une mention toute particulière pour ce bon vieux Robert Glasper qui nous a servi un set aux confins du R&B et du jazz, et Gilles Peterson qui a joué à merveille son rôle d'encyclopédie sur pattes de la musique électronique mondialisée. Alternant titres au gros parfum de décalé (et vas-y qu'on dandine sur la reprise bossa du "Get Lucky" de Daft Punk) et bombes certifiées (vas-y que je te mets un petit "Higher Ground" de TNGHT histoire que la tente toute entière perde la boule), le Suisse exilé à Londres a ensuite laissé la place à un Lefto qui s'est fait plaisir avec un set "classic hip hop" qui a eu le don de nous faire oublier le mal de jambes et les litrons de bibine ingurgités depuis le début du festival. Epic win sur toute la ligne.

Un quatrième jour sauvé par Thee Oh Sees

Vous n'êtes pas sans savoir que la rédaction de GMD commence à se faire vieille. Elle est lointaine l'époque où l'on pouvait se permettre de se foutre minable au pastis quatre jours durant et reprendre le cours normal de nos existences dès le retour dans nos penthouses new-yorkais. Et tandis que l'année dernière notre organisme avait déjà mis pas mal de temps à se remettre du bain de boue géant, c'est cette fois la chaleur caniculaire qui s'est amusée à traiter nos petits corps avec autant de déférence qu'un Rocco Sifredi qui transforme l’anus d'une innocente Tchèque en filet américain.

Et si les trois premières journées se sont apparentées à de longues arrivées au sommet remportées haut la main, la quatrième aura été celle de la fringale monstre. Tom Simpson likes this. Aucune envie de se traîner d'un bout à l'autre du site pour y entendre des trucs qui nous foutaient une demi-molle (au mieux), envie permanente d'échanger nos mères contre une toilette en faïence et incapacité de s'enfiler des chopes aux habituelles cadences olympiques. Ajoutez-y l'annulation des Holograms et notre moral était dans des chaussettes qui dégageaient une forte odeur de sûr. Ce quatrième jour, ce fut celui de trop - et on ose penser qu'il en fut de même pour pas mal de vieux cons dans notre genre.

Heureusement que Thee Oh Sees se sont rappelés à notre bon souvenir en justifiant leur statut de monstres scéniques. Bien calés entre Tryo et IAM qui drainaient la grosse foule sur la Last Arena (et c'est tant mieux), le groupe de San Francisco n'a pas fait salle comble dans La petite maison dans la prairie, mais il a pu compter sur un public tout acquis à sa cause et à qui il n'aura fallu que quelques mesures à peine de l'incandescent "I Comme From the Mountain" pour démarrer au quart de tour. S'en est suivie une heure de concert sans le moindre temps mort, justifiant (comme si c'était vraiment nécessaire) que ces mecs se promènent actuellement sur une autre galaxie, avec des albums où le rock psyché se fait méchamment prendre en levrette par du garage salace. Pendant soixante minutes, on a oublié que nos pieds faisaient autant la gueule que notre système digestif. Le problème, c'est qu'à peine le concert fini, nos soucis de vieux jeunes hommes ont repris le dessus et qu'on a décidé de plier bagage, en ne manquant pas de souligner que ce genre de conneries ne sont plus de notre âge, mais qu'il n'est pas dit qu'on ne nous y reprendra pas dans douze mois…

Dour et ses héros discrets: un hommage

Tant que la rédaction de Goûte Mes Frites aura encore un peu de jus dans la tige, elle sera présente à ce diable de festival. Parce que son organisation est (enfin) réglée comme du papier à musique, parce que cet événement ira toujours dans le sens de son festivalier (non, non on ne fait pas allusion à un raout similaire s’étant déroulé une semaine plus tôt), parce que ce festival a depuis longtemps dépassé le cadre de la simple gaudriole pour punks à chiens, devenant l’un des fers de lance de l’événementiel européen. Peut-être aussi parce que, aussi blasé que soient ces connards de rédacteurs de GMD, on s’y bidonne comme des baleines. Et pour ça, on a toujours été bien aidés par quelques bras cassés de première bourre.

On pourrait vous parler deux heures durant du duo monté par Gianni et Nono, leurs dents pourries, et leur mère qui continue à s’envoyer des drogues dures à cinquante-huit ans avant de finir cramée à la vodka dans un brancard du stand de la Croix-Rouge. A côté de ces baltringues, le duo Shirley et Dino, c’est un bol de Rice Krispies. On aurait pu vous parler de la chute du rédacteur en chef, somnambule au possible, qui a décidé de faire la roulade de trop dans son sommeil pour se vautrer du premier étage de son lit superposé comme un carré de Kiri sur une plaque d’adamantium (ce qui ne l’empêchera pas de se relever, d’enfiler des tongs qui ne lui appartenaient pas, pour aller pisser sur la Festihutte d’une blonde peroxydée et pas mal carénée). Vous parler également de ce génial rédacteur en chef adjoint qui se croyait désormais blindé sur l’alcool, les fêtes et le scandale organisé. Il a fini le premier jour par se barrer à 23h55, plein comme un boudin. Parti comme un prince, il a fait mentir Jean de La Fontaine : ce soir, le roseau a craqué, et d’une belle manière. Les prédictions de Dominique Lehmann – le voyant des stars, la star des voyants – qui, pour 60 euros le conseil, a mené notre route dans un concert de certitudes dépassant de loin la simple prédiction – en même temps, on le savait que Jurassic 5 ça allait être énorme.

On vous parlera finalement du plus grand moment WTF de l’histoire de Dour, où ces mecs qui vendent les casquettes Stoemp (et les tee-shirts « Coucou petite perruche ») ont profité du retour au bercail de milliers de festivaliers pour improviser une soirée putassière devant leur shop. Le tableau est trois fois plus hardcore qu’un bon Breughel l’Ancien: un mec joue de la grosse trap music, des drogués enculent les enceintes à la vitesse du son, et une jeune indigène ressemblant vaguement à Venus Williams – méchamment camée elle aussi - se déhanche au beau milieu du bordel comme une grosse légère rêvant d’un threesome avec un nain et un homme-tronc. Le vendeur, malin, capte l’attention et commence à beugler des « Serena doigte-toi » comme un putois. Une ambiance digne de Bâtards Sensibles s’installe, faux-thug, grossière. Entre des « Sperme sur ta cuisse », des appels cyniques et magnifiquement ironiques à voter Front National, et des blaireaux prenant le micro pour rapper des grossièretés à la demoiselle, la trente-sixième chambre du non-sens s’est ouverte. Grosse fissure dans l’internet matériel.C’est ce soir-là qu’a choisi notre bon Roi Albert II pour passer le flambeau à son fils. Et putain, il a intérêt à gérer le Philippe Ier, parce que sans le savoir son règne a commencé dans une puissante odeur de Geluck.

Continue comme ça Dour, et on fera en sorte de demeurer tes putains pour des siècles et des siècles. Amen.

Photos: Thomas P.

http://www.dourfestival.be