Dalidalida

Casa Nicaragua, le 14-11-2014 | par Denis le 30-11-2014

Parmi les salles de concert les moins fréquentables de la province de Liège, la Casa Nicaragua occupe une place de choix : défenseurs de musique du monde, chevreuils à djembé et amateurs de trompettes s’y retrouvent fréquemment pour établir des plans de reconquête de la planète rapidement dissipés dans des nuages de fumée peu orthodoxes. Mais quand les trop rares Dalidalida se produisent dans la cave des lieux, on est prêt à s’y risquer, quitte à passer la soirée à boire du jus de raisin foulé au pied par des Moldaves à dreadlocks.

Issu de l’improbable Digital Bal Musette, Dalidalida est un collectif polymorphe, se réclamant volontiers de Kap Bambino, The Knife et Mssingno. Le projet, qui rassemble des spécialistes en arts visuels et plusieurs musiciens proches du label JauneOrange, présente un degré de réflexivité élevé mais est dénué de tout snobisme : s’affirmant dilettante et réfractaire à une logique de surproduction live, il évite de multiplier les concerts pour ne pas céder à une inévitable routinisation. Chaque prestation doit développer une véritable exceptionnalité, dépassant la facilité du moment unique en déjouant les comparaisons possibles avec des performances passées. Pour cela, aussi, le groupe n’entend pas définir trop strictement sa structure : s’il existe un noyau de base de six multi-instrumentistes passant à l’envi des claviers à la batterie et du mélodica aux platines, certains membres ne participent pas à la totalité des concerts, et le groupe a développé un système de wild card, s’autorisant à inviter l’un ou l’autre collaborateur extérieur pour telle performance particulière.        

Concrètement, Dalidalida développe des morceaux progressifs, fondés sur des beats minimaux pour se charger de boucles fréquemment rompues et de détails énergiques. Le groupe tend par ailleurs à développer une esthétique du brut qui vise à capter le déraillement du cadre, sans le provoquer de manière artificielle, mais en s’y montrant attentif et en cherchant à saisir sa dimension transitoire pour l’éterniser. Une fausse note anodine peut de la sorte être convertie en sample pour mesurer l’écart entre l’exécution magistrale et la perturbation, et transformer cette dernière en composante du processus créatif. On l’aura compris : Dalidalida se présente comme un projet ambitieux et complexe. Si ses membres réfutent tout désir de théorisation, ils doivent concéder leur dette à l’égard du travail de Joseph Beuys sur les dérives de la mémoire et vis-à-vis des réflexions de Walter Benjamin sur L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

À juger sur pièce, la pratique peut dérouter, d’autant que les musiciens semblent avoir hérité de la malle de déguisement des Robins des bois. Les réactions du public sont tranchées : si certains, refusant l’effort, préfèrent quitter la salle pour s’abîmer les poumons ; d’autres, fascinés, saluent avec vigueur la fin de morceaux parfois kilométriques. On songe quelquefois à Cashmere Cat et, quand on en vient à reconstruire une forme de cohérence linéaire, le groupe nous prend à contre-pied en improvisant une reprise du “Atomic” de Blondie associant xylophone et 8-bit. Après une petite heure, le concert s’achève sur une longue distorsion du “1983” de Flying Lotus. Le groupe remercie le public d’avoir bien voulu lui laisser une chance et l’encourage à ne pas repartir sans avoir goûté la bière à la rhubarbe servie au bar. La soirée se prolonge par un mix bigarré et des discussions qui tournent principalement autour de R.-L. Etienne Barnett, Twin Peaks et Todd Terje. Au réveil, il était midi.   

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