Christophe

Salle Pleyel, le 22-11-2017 | par Aurélien le 27-11-2017

On a vite fait de juger Christophe a son allure de beau bizarre: avec sa façon de marmonner, son attrait pour les santiags et son catalogue de tubes poussiéreux, difficile de soupçonner qu'un tel monument ait si bien réussi à traverser les époques. Il n'aura jamais l'aura d'une vieille canaille façon Dutronc ou Hallyday, et pourtant Daniel Bevilacqua pèse. Et il pèse d'autant plus vu l'exceptionnelle densité de sa carrière, de ses collaborations multiples avec Jean Michel Jarre jusqu'à ses plus récents efforts à la beauté martienne. Un sans-faute qui consacre Christophe comme un anachronisme contemporain: s'il a le regard dans le rétroviseur, il semble d'une modernité sans commune mesure, presque rétro-futuriste. Artistiquement parlant, Daniel Bevilaqua est définitivement bien vivant, comme il le scande haut et fort en ouverture de ses Vestiges du Chaos. Et cela se traduit par une fraîcheur artistique qui, après 50 ans de carrière, fascine toutes les générations d'artistes et d'auditeurs. Ils étaient d'ailleurs de tous les âges à se presser dans la grande salle Pleyel, pour ces deux représentations parisiennes de très haute volée.  

On se demande pourtant bien qui pourrait comprendre Christophe aujourd'hui. Ami d'Alan Vega et amoureux transi de Trent Reznor, il offre des textes qui ressemblent à des miroirs déformants, où chacun peut y voir et comprendre ce qu'il souhaite. Et quelque part, on souhaite aussi conserver cette incompréhension qui fait toute la magie de sa musique. Il faut d'ailleurs le voir en vrai pour comprendre à quel point la musique qu'il écrit est le reflet de son personnage: lorsqu'il est seul en face d'une salle Pleyel silencieuse, il commence à débiter des anecdotes dont lui seul connait les tenants et les aboutissants. Autiste, le dernier des Bevilacqua l'est sans doute un peu d'ailleurs: si sa musique est vive, elle ne l'est probablement pas autant que les souvenirs qui gravitent autour d'elle. Si bien que le maître de cérémonie a vite fait de perdre le fil de ses pensées si on le laisse en tête-à-tête avec son disque dur. Il n'y a que quand la musique reprend que le voile de ses pensées s'estompe, et qu'il interprète, lucide et puissant, un répertoire "pas dégueu", comme il se plaira a le répéter lui-même à trois reprises pendant le concert.

S'il est très bavard, qu'on ne s'y trompe pas: c'est bien la musique qui parle ce soir. Et vu du deuxième balcon, la force de frappe déployée est aussi assourdissante dans le son que dans l'émotion véhiculée. Evitant l'écueil du concert best-of, la première partie est intégralement consacrée aux Vestiges du chaos, son dernier disque. Il est intégralement rejoué dans le désordre, apportant une seconde lecture à un album qu'on pensait connaitre dans ses moindres soupirs. Sur la scène du VIIIème arrondissement en tout cas, le spectacle prend une dimension homérique, appuyé par une scénographie qui tient tête à celle de PNL qui jouait aussi ce soir-là à l'Accorhotel Arena. Des néons, des rétroprojecteurs, des stroboscopes, des illustrations d'Enki Bilal, tout était en place pour offrir une imagerie sur mesure. L'expérience est à la hauteur des moyens déployés: de l'hommage à Alan Vega sur "Tangerine" jusqu'aux synthés liquoreux de "Océan d'amour", tout dans cette première partie de concert respire le sans-faute. Rien n'est sacrifié et tout est même transcendé, sublimant la matière première du disque.

Quand l'entracte finit par s'annoncer, on a le sentiment que tout a été dit, et avec la plus insolente des justesses. Mais le rideau finit par s'ouvrir de nouveau, révélant notre homme en solo devant un piano à queue, et entamant quelques airs connus de son répertoire. Autant être honnêtes: on sait déjà que cette deuxième partie n'aura pas la même saveur. Elle s'adresse en premier lieu aux fans de ses tubes, de "Señorita" à "Succès Fou", qui ont permis d'asseoir sur la durée la carrière du dandy - un grand merci à eux. Si cette deuxième partie semble se prendre les pieds dans le tapis, elle est pourtant vite rattrapée par le sens du show de Christophe, qui fait preuve d'un humour décapant et qui s'entoure de toutes sortes d'objets de fantaisie, notamment un meuble articulé avec des pieds de femme, conçu pour lui ramener un verre de Jack Daniels. Et puis très vite, l'émotion reprend le premier rôle: sa "Dolce Vita" toute en retenue accompagné de son bassiste, sa reprise d'"Alcaline" d'Alain Bashung  (un joli match-retour de la reprise des "Mots Bleus", sublimée par l'alsacien) le retour de son band pour venir jouer "Ces petits luxes" ou "T'aimer Fol'ment"... Les coups d'éclats sont nombreux, peut-être un peu trop. En fait, on finit par perdre le fil, jusqu'à "Aline" qui viendra donner le clap de fin de cette soirée pas avare en frissons.

On se comporte comme des enfants gâtés, c'est vrai. Mais la réalité, c'est que peu de concerts auront réussi à nous séduire autant, et à nous tenir en haleine pendant deux heures. De surcroît, peu de concerts auront été exécutés par des personnages aussi hauts en couleur, et ayant traversé les époques avec autant de brio - Christophe a quand même 72 ans. On quitte la Salle Pleyel avec le sentiment d'avoir assisté à un petit bout d'histoire, à un moment de musique à la fois grandiloquent et terriblement intime. Car que vous soyez ou non un fan de l'homme, quelque soit votre âge ou votre genre de prédilection, il y a forcément un Christophe qui saura vous parler, vous toucher, vous émouvoir. Inutile de rappeler que le bougre n'est pas immortel et qu'il sera à la Philarmonie de Paris en mars prochain. Vous voilà prévenus.

Tracklist :

Définitivement
Tu te moques
Lou
Dangereuse
Tangerine
Drone
Stella Botox
Océan d'amour
Les mots fous
Ange sale
Les vestiges du chaos
E justo

*ENTRACTE*

Enzo
Les marionnettes
Comme un interdit
La dolce vita
Succès fou
Les paradis perdus
Señorita
La man
Alcaline
Mal comme
Les mots bleus
Ces petits luxes
Chiqué chiqué
Le tourne coeur
T'aimer fol'ment
Aline