Zones

Enablers

Exile On Mainstream  |  2019
9 / 10
par Albin  |  le 2 juillet 2019

Dans un monde idéal, Enablers rameuterait aujourd’hui tous les programmateurs de festivals à vocation rock. Avec sous le bras un album de la trempe de Zones, leur meilleur depuis Output Negative Space sorti en 2006 chez Neurot, le quatuor américain devrait naturellement avoir toutes les cartes en main pour franchir un palier supplémentaire et s’imposer comme l’un des meilleurs groupes rock indie du moment. J’ai beau écouter leur discographie en boucle, je ne vois pas ce qu’ils pourraient envier à une formation aussi bankable que The National.

Il existe néanmoins une frontière aussi injuste qu’invisible, qui sépare l’underground et la hype. Dans ce monde dualisé, Enablers reste - et restera sans doute éternellement – confiné dans la première catégorie : un groupe brillant qui devra se contenter d’un succès d’estime, celui qui flatte l'égo mais ne paie pas les factures. Indiscutablement, Zones est pourtant un chef-d’œuvre. Le groupe y met sa maîtrise technique au service de compositions plus directes et moins alambiquées que par le passé. Plus nerveux que ses prédécesseurs, l’album condense en moins de 40 minutes la crème d’un répertoire qui puise ses racines dans le noise, le punk, le free jazz, le post-rock et bien évidemment la poésie beat. En roue libre, Pete Simonelli déclame ses textes écrits au burin avant d’éructer sa colère comme un possédé. Aux guitares – fidèles à leur ligne de conduite, Enablers jouent sans basse -, Joe Goldring et Kevin Thomson se renvoient les balles avec une justesse impeccable, passent des arpèges au slide, du larsen aux accords gras. Pour lier l’ensemble, derrière les fûts, Sam Ospovat joue sur un nuage, passe d’une rythmique hardcore 90s à un touché jazzy sans filet. L’album sonne comme du punk joué comme du jazz. C’est technique mais frontal, sophistiqué dans l’écriture mais brut dans l’exécution. Dans cet exercice, "Squint" sort du lot et s’impose comme le morceau ultime, à la fois léché et franc du collier.

Un samedi soir à Bruxelles. Enablers termine un set qui a fait monter de quelques degrés un Magasin4 déjà en surchauffe pour cause de canicule. Le groupe dégouline et quitte la scène. Un pied de micro cassé git dans une flaque de sueur. Le pote à ma gauche s'éponge le front et me glisse à l’oreille : « C’est quand même un des groupes les plus sous-estimés de notre époque. » Le verdict est cruel, mais il résume parfaitement la carrière du quatuor américain, entamée en 2004 sur le label de Neurosis, et qui se poursuit aujourd’hui tant bien que mal, malgré un parcours sans le moindre faux pas artistique. Tel est le quotidien aujourd’hui d’un groupe culte de quinquas qui survit grâce à un public de fidèles conquis : écumer les clubs indépendants et autres lieux alternatifs en espérant boucler une nouvelle tournée sans se ruiner. Elle est bien loin l’époque des 90s où les majors mettaient des paquets de biftons sur la table pour signer Helmet. C’est ça l’underground en 2019. C’est avant tout un choix et c’est d’autant plus louable. Dans le cas d'Enablers, ça donne un album magnifique, pressé en édition limitée à 1000 exemplaires, et toujours pas épuisé après un mois de tournée intensive. C'est l'art pour l'art, la beauté du geste. Mais putain ça fait quand même mal au derche.