You Won't Get What You Want

Daughters

Ipecac Records  |  2018
9 / 10
par Alex  |  le 6 novembre 2018

Notre route croise celle de Daughters pour la première fois en 2003 lorsque le groupe de Rhode Island sort Canada Songs, un premier disque riche en déstructurations rythmiques. Insaisissable et avant-gardiste, Daughters fait alors figure d’enfant terrible au sein d’une scène hardcore / mathcore pourtant très vivace. S’en suit une période trouble où le groupe se met en pause pendant plusieurs années puis réactive la machine avec un troisième album orienté noise en 2010, avant de repartir en hibernation, se contentant de sillonner sporadiquement les routes américaines. Mais voilà que le groupe ressort par miracle de sa catatonie pour livrer un nouvel album, le premier en 8 ans.

Peut-être sont-ce les longues années de pause que se sont octroyés les Américains qui leur ont permis de ne jamais produire le même disque. Peut-être est-ce juste le signe d’une formation qui ne s'impose aucune contrainte. Quoi qu’il en soit, You Won’t Get What You Want est le nom de ce disque qui sort sur Ipecac Records et il est aussi majestueux que terrifiant.

Le fait que ce quatrième album s’inspire grandement de musiques de film et d’ambiances minimalistes au niveau de sa composition saute immédiatement aux oreilles. Daughters est depuis longtemps passé maître dans l’art d'instaurer des ambiances dérangeantes et anxiogènes, et YWGWYW semble être l’accomplissement de ces années passées à repousser les frontières de nombreux genres. Et là semble résider la véritable force de ce disque: aucun titre ne ressemble à son prédécesseur et le tout reste pourtant terriblement cohérent - on peut passer de sonorités sludge (« Satan In The Wait ») pour ensuite se voir ramener aux origines du groupe dans ce qu’elles ont de plus chaotique (l’abrasif « The Flammable Man ») sans que cela choque ou dérange. On pourra aussi déceler l’influence de Swans, ou de Nine Inch Nails (« Less Sex »), mais dans son ensemble, YWGWYW ne ressemble à aucun autre disque. Quant au crooner schizophrène Alexis Marshall, il porte le projet sur ses épaules, ce qui est un véritable exploit quand on est épaulé par un groupe qui semble être dans un état de grâce pour la première fois depuis des années, délivrant ici les compositions les plus abouties et audacieuses de sa carrière. 

Traverser cet album est une expérience cauchemardesque et obsédante. Véritable caisse de résonance des angoisses et douleurs de ses membres, YWGWYW permet à Daughters d’y étirer de manière exceptionnelle les ficelles des genres et des émotions pour totalement déstabiliser son auditeur. On n’y recèle à aucun moment l’impression d’un quelconque cloisonnement artistique et c’est en cela que You Won’t Get What You Want est probablement le disque le plus évocateur et le plus saisissant de l’année, et Daughters l'une des entités les plus sous-estimées et fascinantes de sa génération.