Year Of The Snitch

Death Grips

Third World Records  |  2018
7 / 10
par Émile  |  le 28 juin 2018

Il y a une vraie incapacité à parler raisonnablement de Death Grips. Musique expérimentale, musique étrange, musique en-deçà ou au-delà ce qu'on peut dire des distinctions traditionnelles des genres, ce qu'on lit la plupart du temps, c'est que la musique du groupe est si cinglée qu'on ne pourrait presque rien en dire de cohérent. Notamment parce que Death Grips serait un groupe violent, extrême. Alors soit, la musique des trois Californiens est percussive, parfois acharnée, mais cette violence est beaucoup plus mesurée qu'on ne le lit. Et quand bien même, le fait de dire que leur musique repose essentiellement sur sa violence apparaît à tout bon auditeur comme une excuse facile pour ne pas se forcer à comprendre l'intention du groupe. Voilà pourquoi la plupart des reviews de Year Of The Snitch se ratatinent dans une analyse dans laquelle on dit que l'album ne propose qu'une musique explosée et fragmentaire, à propos de laquelle on devrait se contenter d'analyser de pistes individuelles, dans un langage pseudo-poétique ne rendant pas hommage à la rigueur de leur travail.

De ce fait, il sera impossible de parler correctement de Death Grips tant qu'on aura pas compris qu'il s'agit avant tout d'un groupe flirtant avec la pop, entendue comme la musique qui se fait au contemporain et qu'une majeure partie des auditeurs a pris l'habitude d'écouter. En décrivant le trio comme « expérimental », on rate une part non négligeable de son travail, qui pourrait se définir par une intelligence supérieure de la pop. A proprement parler, Death Grips ne propose rien qu'on ait déjà entendu, mais au contraire une déformation très subtile de ce qu'on a toujours entendu, et ce depuis les années 1980, notamment dans le punk, le hip-hop, et leurs méandres respectifs. Cette hypothèse expliquerait bien mieux leur succès que cet étonnement naïf qui s'en tient au paradoxe d'une musique a priori inaudible et que pourtant tout le monde écoute – et c'est d'ailleurs ce qu'on vous disait déjà au sujet de The Money Store. A ce titre, on se gardera bien de comparer Year Of The Snitch aux autres albums du groupe tant leur évolution est surprenante depuis No Love Deep Web. Par contre, on saura retrouver dans ce dernier album une version à la fois similaire et renouvelée de leur travail de déformation des musiques populaires.

Ce qui marque le plus à l'écoute, c'est leur volonté de débreaker leur rapport rythmique au punk: sur beaucoup de pistes, comme le single « Black Paint » ou le très bon « Hahaha », exit les batteries au 64e de temps et l'esprit breakcore qui pouvait exister sur les albums précédents. L'occasion pour eux de verser parfois plus radicalement dans la veine hip-hop qu'ils cultivent très prudemment depuis des années, en se permettant de lâcher une ambiance afrotrap sur « Streaky », ou de se laisser aller à un flow doux et vocodé sur « Little Richard ». Year Of The Snitch, c'est un retour (certes déjà bien engagé dans les albums précédents) à des fondamentaux du punk et du hip-hop, une volonté de faire apparaître plus nettement la simplicité qui fait la beauté de la pop sous les arabesques du regard aussi cru que pertinent qu'ils portent sur ce qu'on en a fait.

Si Death Grips fait parfois simplement du Death Grips, comme sur le « Disappointed » qui clôt l'album,Year Of The Snitch est aussi une opportunité pour tester des atmosphères avec lesquelles ils étaient moins à l'aise avant, comme sur le très beau « Dilemma » qui laisse une place de choix à la mélodie. Pour ce qui est de la question de leur évolution et de leur tendance à adoucir leurs sonorités, c'est probablement le morceau « The Fear » qui est le plus parlant. Certes, ça hurle, ça frappe, ça distord tout ce qui s'entend, mais à l'arrière, on ne pourra pas s'empêcher de remarquer la prévalence au mixage d'une batterie qu'on osera nommer « jazz » et d'un piano droit le plus classique du monde.

Death Grips n'est devenu ni mou ni mainstream. Par contre les Américains sont de plus en plus à l'aise, et album après album, on sent que leur palette technique et musicale s'étend et se perfectionne, ce qui nous fait nous dire, une fois de plus: vivement le prochain.