Wondrous Bughouse

Youth Lagoon

Fat Possum Records  |  2013
8 / 10
par Denis  |  le 5 mars 2013

Fréquemment étiqueté “dream pop” ou “neo psychédélique”, Youth Lagoon fait partie de ces artistes qui tentent volontiers d’échapper aux catégories traditionnelles. Tirant tantôt du côté de la légèreté d’Animal Collective première manière, tantôt vers la dimension hallucinée de Grimes (avec, évidemment, moins d’aigu dans la voix que dans celle de l’elfe Claire Boucher), le groupe de Trevor Powers — ce fils caché d’Eric Idle — parvient à ne jamais être exactement superposable à ces comparants. Le premier album du projet, intitulé The Year of Hibernation, avait été très favorablement reçu par la critique, à tel point que certains n’hésitaient pas à faire de son successeur l’une des promesses de 2013. Avec ce deuxième effort, qui doit être celui de la confirmation, Youth Lagoon est donc attendu au tournant.

Sur The Year of Hibernation, le titre “Afternoon”, véritable bijou de pureté indie, pouvait sembler étinceler au point de jeter dans l’ombre le reste de l’album. En découvrant les premiers extraits de Wondrous Bughouse diffusés sur Soundcloud, on pouvait anticiper (sinon craindre) un effet similaire avec “Dropla”, qui se révèle une autre petite perle de clochettes et de claviers qu’on imaginerait bien chantée par Régine Chassagne d’Arcade Fire. Mais si “Dropla” est bien le meilleur moment de cette deuxième plaquette, il ne produit pas ce malencontreux effet d’éclipse et laisse aux neuf autres titres qui composent Wondrous Bughouse la possibilité de s’épanouir.

S’épanouir : l’emploi du terme est délibéré. Dès l’intro minimaliste de cet opus, Youth Lagoon permet en effet à chaque morceau de se déployer à sa guise dans l’espace et la durée. On reste loin de Swans et son The Seer, bien sûr, mais les titres dépassent généralement les cinq minutes, ce qui réduit leurs chances de large diffusion, mais participe directement de l’ambiance psychédélique qui, dès la pochette de l’album, nimbe l’ensemble. Et pour le coup, c’est globalement réussi : on en vient quelquefois à penser carrément à Pink Floyd ou aux Beatles sous acide de Sgt. Pepper’s (comme sur l’excellent “Pelican man”, où c’est à peine si on ne se demande pas quand John Lennon va se mettre à chanter), et on se laisse facilement inviter à ce voyage halluciné en dix stations. Mais, comme chaque médaille, le carton que Youth Lagoon nous glisse sous la langue a son revers et la possibilité que le trip se transforme en léthargie n’est pas tout à fait nulle : d’une écoute à l’autre de cet album, on s’enthousiasme pour l’ambition et la qualité des arrangements vaporeux du projet, puis on se dit que tel morceau aurait en réalité pu être épuré (“Dropla” pourrait s’interrompre après 4 minutes au lieu de 6) ou que tel autre (“Sleep Paralysis”) devient, à force de s’enfermer dans la répétition, un brouillon de lui-même.

Au final, Wondrous Bughouse s’avère un bel album, racé, cohérent et sur lequel Youth Lagoon ne perd rien de ses effets kaléidoscopiques. N’ayant logiquement plus l’avantage de la surprise que possédait son prédécesseur, il risque toutefois de ne pas faire autant l’unanimité que celui-ci. C’est pas très grave, notez : on sera moins serré devant la scène dans quelques mois, et on planera d’autant mieux.