While We Wait

Kehlani

TSNMI  |  2019
7 / 10
par Yoofat  |  le 21 mars 2019

Il y a des chanteuses de R&B qui définissent mieux leur époque que d'autres. Quand certaines cherchent à réformer le genre de manière assez grotesque (coucou Tinashe), quand d'autres en calquent une formule un peu vieillotte (coucou Ella Mai), Kehlani conserve l'essence la plus fondamentale d'un artiste : l'authenticité, dans sa forme la plus pure.

Son album SweetSexySavage a marqué une génération de femmes que l'on cherchait, et que l'on cherche toujours, à réduire trop simplement à leur féminité. La sienne n'est pas un prétexte commercial, mais un sujet qu'elle traite avec sérieux et complexité, rejetant férocement tout ce qui bridait sa liberté - une position qui apparaît de nos jours comme absolument essentielle. 

Alors oui, malgré tous les symboles dont s'affranchit Kehlani, il semble impossible pour cette dernière de se séparer de son image de fille d'Aalyiah. Mais n'est-ce pas là la meilleure prison possible pour une chanteuse de R&B ? Le fantôme de la défunte icône américaine plane en effet sur chaque chanson de While We Wait, que ce soit à travers les ambiances, certains airs ou certaines intonations (particulièrement sur "Nunya", en compagnie de Dom Kennedy). Mais cela ne l'empêche pas d'apporter de véritables propositions, tant sur le plan stylistique qu'intellectuel.

Ce nouveau projet en est un énième abordant de près ou de loin les maux amoureux et, comme souvent dans l'exercice, c'est la précision des détails qui suscite notre intérêt. C'est sur ce point que l'on se sent particulièrement entre de bonnes mains avec Kehlani. La fille d'Oakland trouve les mots justes, exprime la gêne, la frustration ou la fierté comme personne. Il suffit d'entendre une seule de ses phrases prononcées sur "RPG" avec 6LACK pour se rendre compte de sa grandeur lyricale et de ce qu'elle est capable de faire d'une simple émotion. N'avoir que des voix masculines répondant à la Californienne sur ce projet se révèle d'ailleurs judicieux. À l'exception de Ty Dolla $ign qui accompagne le discours de la chanteuse, chaque invité contre-balance, ou du moins apporte un point de vue masculin à l'équation amoureuse, la rendant ainsi plus dense, plus complexe.

Kehlani n'est pas Ocean's Eight, Kehlani n'est pas le Ghostbusters de 2016, et Dieu l'en préserve, Kehlani n'est pas Wonder Woman. Plus terre à terre, plus sensible, parfois plus rêveuse que la femme décrite par les scénaristes d'Hollywood, Kehlani ressemble plus à une heureuse synthèse de Issa, Molly et leurs deux copines Kelli et Tiffany, personnages de la série Insecure. Douce, sexy, sauvage, mais surtout extrêmement attachante.