Wheeltappers and Shunters

Clinic

Domino  |  2019
7 / 10
par Jeff  |  le 4 juin 2019

Quand je vois les vilains tours que me joue déjà mon organisme aujourd’hui, je n’ai pas forcément envie de savoir ce dont il sera capable dans une trentaine d’années. Pourtant, c’est probablement le temps qu’il faudra attendre avant que le talent de Clinic, incroyable groupe de rock psychédélique, soit reconnu à sa juste valeur. En effet, on voit bien la mort du chanteur Ade Blackburn des suites d'une sale maladie servir d’accélérateur improbable de notoriété chez les plus jeunes, et d’injonction pour les plus vieux à enfin s’incliner devant la carrière d’une formation qui sera toujours passée à côté de la montre en or : malgré le soutien indéfectible de la machine Domino Records (Franz Ferdinand, Animal Collective, Arctic Monkeys), malgré les tournées avec un petit groupe du nom de Radiohead (pas vraiment du genre à choisir au vogelpick ses premières parties), malgré la nomination aux Grammys pour l’indispensable Walking With Thee, et malgré les collaborations avec l’über-trendy Daniel Lopatin aka Oneothrix Point Never (le fruit de leur travail s’intitule Free Reign II), jamais le groupe de Liverpool n’a su séduire au-delà d’un cercle d’admirateurs fidèles. Ceux-là mêmes qui se sont faits dessus quand Clinic a annoncé mettre fin à sept années de silence avec Wheeltappers and Shunters, album dont le titre fait référence à une obscure émission de télé anglaise diffusée dans les années 70.

On s’en doutait, mais on annoncera directement la couleur : bien qu’on le sentait perdre le contrôle de sa formule assez unique sur ses deux précédents albums, le groupe n’a pas profité de cette trop longue pause (aux airs d’aveu d’échec, avouons-le) pour faire le point, virer sa cuti et commencer à suivre les vents dominants. Toujours acquis à la cause psychédélique, Clinic met tout simplement son talent et son expérience au service d’une musique qui a cet avantage d’être assez intemporel dans sa façon d’enfermer différentes chapelles (pop, new wave, post-punk, kraut, garage rock) dans une cellule capitonnée où l’air vicié et l’absence de lumière naturelle poussent vite dans un état second qui rapproche inexorablement d’une folie qu'Ade Blackburn encourage avec ses incantations quasi chamaniques. Conscient que ce flirt permanent avec la perversion et les ambiances anxiogènes peut indisposer sur la longueur, Clinic a eu la riche idée de resserrer son propos au maximum : en 32 minutes à peine, tout est dit avec une efficacité qui se rapproche des meilleurs albums du groupe, avec cet équilibre parfait entre ballades dépressives, folles embardées et divagations psychotropées. Si le fan de la première heure y trouvera instantanément son compte, il reste maintenant à espérer que cette nouvelle livraison ouvre les yeux aux plus jeunes générations, même si on est d’avis qu’il faudra un cancer du pancréas ou un conducteur un peu distrait pour en décider autrement…