Wash & Set

Leikeli47

RCA Records – 2017
par Yoofat, le 26 septembre 2017
6

Plus grand chose ne se passe à New York, plus grand chose ne se passe à Brooklyn non plus. On parle plus souvent du quartier pour le nid de hipsters qu'il abrite ou pour ses nouveaux restos gluten-free que pour sa nouvelle génération de rappeurs talentueux, sinon de Joey Badass, arbre cachant la forêt automnale de Pro Era. Mais le rap de Brooklyn n'est pas mort, tout comme ce légendaire groupe du nord de Paris ; il est juste scred. Scred au point de ne s'inscrire dans aucune mode, aucun diktat, scred au point de cacher son visage et de porter un nom de code sacrément complexe: Leikeli47.

Cinq ans, trois mixtapes, et finalement un album. Leikeli47 n'est pas la plus productive, et n'est pas non plus la moins perfectionniste. De ses travaux sortis avant Wash & Set, deux volontés ressortent particulièrement: représenter son quartier de Bed-Stuy et surtout, briser toutes les frontières dressées par l'industrie musicale. La cagoule prend alors tout son sens: dans l'esprit de Leikeli47, sa musique n'a pas de visage, pas de sexe, pas de couleur. L'éclectisme pur, Jaquen H'gar le défend avec une certaine idée du style. Car avec Leikeli47, la cagoule est mieux portée que par quiconque, variant les couleurs, les coupes, et étant toujours accordée avec sa tenue. A l'éclectisme et au style s'ajoutent aussi une folie certaine, illustrée par une écriture imagée, une voix enchanteresse et une aptitude remarquable à s'adapter à l'instrumentale, quelle que soit sa provenance musicale. On ne sait jamais vraiment d'où vient la surprise chez Leikeli47, mais elle arrive systématiquement. 

Wash & Set se distingue des autres projets de l'artiste grâce à un son plus maîtrisé qu'autrefois. Moins instinctif que ses trois premières mixtapes, l'envie de bien faire surpasse parfois les prises de risque d'antan. L'éclectisme est toujours de mise et Leikeli47 reste incomparable, plusieurs morceaux, tels que "Bags" ou "Attitude" peuvent en témoigner. Toutefois, quelques pistes se ressemblent et peinent à décoller, comme les bien tristes "M.I.L.K" et "O.M.C",  manquant terriblement de rythme et d'ingéniosité. Ces faux-pas participent néanmoins au fil rouge nous étant proposé, celui de l'individualité et de la discrétion. Chacune des pistes consolident la personnalité de la femme masquée, se décrivant notamment comme étant bien (mais peu) entourée et plus stylée que toi. Car oui, Leikeli47 est plus cool que les autres, arrive "chargée comme une Tesla" sur des beats oscillants entre électro et boom-bap, se permet de balancer des riddims dancehall sur un morceau ou de s'amuser du faux numéro qu'elle vient de refiler sur un autre. Et tout cela, non sans se comparer à Beyonce ou Biggie, saint patron de son quartier natal.

L'album et son auteure ne se positionnent pas comme étant de ceux voulant à tout prix légitimer le "rap féminin". Leikeli47 n'est pas Nitty Scott MC (qui, par ailleurs, est excellente), n'en a que faire du "Girl Power", et se contente tout simplement de refléter sa liberté au microphone. Elle ne fait pas de la féminité un thème, mais un statut qu'elle arbore fièrement, se moquant des "putes-hommes" qu'elle fréquentait dans "Ho", ou vantant le charisme incroyable de ses "girls" dans "Braids to tha flo(w)". Il y a bel et bien une femme sous la cagoule, mais là n'est pas le propos. L'individualité, l'affirmation, la connaissance, l'amour de soi, c'est de ça dont elle parle.