Vintage

Soolking

Affranchis Music  |  2020
8 / 10
par Émile  |  le 2 avril 2020

Dans le paysage du rap français, le Maghreb joue un rôle assez paradoxal. Souvent invoqué, c’est le « bled », c’est la misère qu’on a fui, c’est un rêve perdu, mais qu’on laisse relativement à l’écart. Les rappeurs et rappeuses qui sont issus de l’immigration ont, comme les autres, cette posture assez douloureuse qui consiste à être rejeté à la fois dans son pays natal et dans le pays de leurs ancêtres. C’est peut-être ce qui explique que l’Afrique du Nord soit si présente en image mais si peu en sonorités.

En réalité, la musique maghrébine est si peu invoquée comme une inspiration dans le rap français que dans les années 2000, les artistes qui osaient la ramener dans l’horizon des musiques populaires ont été catalogués dans un genre à part, appelé le raï’n’b. C’est l’époque des compilations de Dj Kore dans lesquelles les poids lourds du rap de l’époque ne faisaient que de rares apparitions. A vrai dire, au-delà du 113 et de Lacrim, on n’y connaissait souvent pas grand-monde. Une situation que le passage à la trap et la coolification du hip-hop a clairement accentué : à ce rap chanté, détendu, très « fait-maison », s’est opposé un hip-hop expérimental, et plus plongé dans l’ambiance des clubs que dans celle des bars à chicha. Le rap est une musique complexe, dans laquelle les sous-genres ne se complètent pas nécessairement, et la place du fameux « rap à chicha » n’en est qu’une énième représentation.

Alors est-ce que le rap du « bled » acquiert ses lettres de noblesse en 2020 ? Possible. En France, à Marseille plus spécialement, l’héritage du raï’n’b s’entend chez Naps ou chez JuL, mais le vrai gros projet actuel à ce niveau, c’est celui de Soolking. Marseillais d’adoption, Abderraouf Derradji est Algérien et est arrivé d’Alger comme danseur d’abord, avant de percer dans la musique il y a deux ans.

Son premier album, Vintage, a aux premiers abords le goût classique du rap à chicha. Un rap pomme-cannelle, avec des gimmicks simples, du raï autotuné et des basses empruntées à la funk, ce qui fonde probablement un des sens qu’on peut donner au titre du disque. Là-dessus, on peut dire que le titre avec Cheb Mami risque de s’imposer comme un classique du genre. Sauf que loin de la périphérie imposée au rap qui se revendique maghrébin, Soolking affiche la réalisation d’un rêve de star : « Ça faisait dix ans que je patinais / Aujourd’hui bledard et platine ». Et de fait, si la qualité d’entertainment et de chillance - qui sied si bien à la composition du rap qui s’écoute assis la pipe au bec – se retrouve poussée au max dans Vintage, c’est parce que Soolking est aussi tout simplement un vrai rappeur, avec une technique et une connaissance du genre qui dépasse de loin sa version plus pop. D’où l’intérêt d’ouvrir le disque sur « Corbeau », dans lequel on reconnaît toute l’inspiration reçue à force de traîner chez So’.

Et ça, il n’y a pas que la légende du 93 qui s’en est rendu compte : SCH, le 13 Block, Gambi, Jul, Dadju, Heuss... à part le 667, c’est l’intégralité du spectre du hip-hop actuel qui se retrouve sur le projet de Soolking. Mieux : Derradji se permet même de faire poser MERO, rappeur originaire de Francfort, pour venir taper un couplet en allemand. Dans tout ça, on passe d’instrus cloud à du très (très) dansant en moins de temps qu’il n’en faut pour rallumer le charbon, et si on peut commencer le disque un peu sceptique sur le côté précisément « vintage » du flow de Soolking, on se rend assez vite à l’évidence : Vintage n’est pas un disque qui joue uniquement sur le côté fun et léger du rap à chicha, c’est un vrai projet capable d’unir le rap français et de lui amener un truc qui lui manquait profondément, c’est-à-dire une vraie prise au sérieux de la pop du Maghreb. En fait, il s’agit peut-être d’un des premiers disques qui donne tout simplement envie d’arrêter de parler de raï’n’b ou de hip-hop à chicha, et de commencer à parler des artistes et de leur musique.

Le goût des autres :