Une année record

Loud

Joy Ride Records  |  2017
7 / 10
par Tariq  |  le 16 janvier 2018

Si vous avez raté le début: le trio Loud Lary Ajust (LLA pour les intimes) est à Montréal ce que Mobb Deep est au Queensbridge et leur premier album, Gullywood, au rap québécois ce que Hell On Earth est au hip hop new-yorkais. Ok, maintenant que les bases sont posées, on peut développer.

En 2012, Loud et Lary débarquent avec un rap à mi-chemin entre lifestyle de hipster hédoniste et nihilisme de la jeunesse blanche prolétaire des films de Ken Loach, le tout posé sur les samples de rock 80's d'Ajust. Une formule aussi efficace qu'un rail de coke qui leur permettra de remplir des salles à travers toute la Belle Province, et de décrocher un deal avec Audiogram, l'équivalent de Barclay dans ce cher Canada francophone. Ce qui frappe aussi à l'époque, c'est la complémentarité entre les deux emcees, digne des meilleurs duo rocks: Lary Kidd s'imposait clairement comme le frontman, bourré d'énergie et de testostérone. Loud, en retrait, semblait peindre le décor de cette sinistre symphonie et ouvrir le champ des possibles (un coup d'oeil à ce clip devrait suffire à vous convaincre du potentiel pop du garçon). La formation fera du chemin, au rythme d'un projet par an environ, avant de finalement s'accorder une parenthèse solo en 2017. Tout le défi consistait alors pour Loud, privé de son compère, à réussir à s'imposer en première ligne.

Découvrir Loud avec Une année record, c'est un peu comme arriver au milieu de la séance : le groupe a toujours romancé son ascension dans ses projets. C'est à la lumière de cette ascension qu'un morceau comme "TTTTT" (pour "these things they take time", pièce maîtresse de l'album) prend tout son sens : alors que LLA a réclamé les lauriers tout au long de sa discographie, ici Loud semble en être largement revenu. Et il décrit, avec une finesse rare, le revers de la médaille : "J'entends la foule qui demande un rappel / Elle m'écrit : 'j'espère que ça valait la peine' / J'peux pas parler, j'te rappelle après / J'peux pas parler j'te rappelle après". "J'ai vu la gloire, y avait rien à voir", complète-t-il plus loin sur "Hell What A View". Cette écriture, épurée et sensible, était déjà la marque de fabrique de Loud au sein du groupe.  Le garçon a plus d'aisance littéraire que n'importe lequel de tes rappeurs français étiquetés lyricistes (coucou Nekfeu et Orelsan). Il redonne vie à la "technique" des grands emcees des années 90, celle qui consistait à jouer sur le son des mots, mais aussi sur leur sens. Seuls les auditeurs avertis saisiront le sens d'une phrase comme : "Tu crois pas qu'on est les G.O.A.T, on s'en bat les cornes". Et cette plume, Loud s'en sert également pour représenter sa culture : celle d'un enfant des quartiers populaires de Montréal-Est, qui a grandi devant les clips de MTV ("I'm still un petit génie from the block") mais aussi au rythme du classic rock, véritable ADN musicale de la métropole ("My music was born in America : baby, that rock'n'roll!"). Sans oublier le meilleur du rap des voisins étasuniens ("Enterrez moi sur du Prodigy"). 

Un mot sur la production : il y a toujours un eu un "son LLA". D'abord inspiré par les samples rock FM des Heatmakerz, Ajust a su moderniser sa recette au fil du temps. Associé au gava Ruffsound, il instille ici une saveur caribéenne dans l'ère du temps. Parfois avec brio, comme sur l'imparable "Nouveaux Riches" ou sur son cousin "56k", single le plus visionné de Loud, envoyé en éclaireur avec l'EP New Phone au printemps dernier. Mais ailleurs, le producteur garde le nez collé un peu trop près de ses modèles, comme sur le radio-friendly "Toutes les femmes savent danser", ctrl+C/ctrl+V du "Shape Of You" d'Ed Sheeran. Des légers points noirs qui n'empêchent pas Loud de briller sur ce premier album solo. Mais, surtout la qualité de la plaque permet au "long mince" d'exporter sa musique au-delà des frontière québécoises : il a déjà écoulé tous les billets de ses deux dates parisiennes à venir à la fin du mois. Et d'autres dates européennes sont d'ores et déjà teasées sur ses réseaux sociaux.

Il semble, que dans le sillage des succès rapologiques belges et suisses, il y ait enfin une carte à jouer pour le hip hop québécois. Alors, si Une année record n'aura jamais la saveur des premiers pas discographiques de Loud Lary Ajust, nos petits coeurs de fans ne peuvent que se réjouir de voir l'un des membres du groupe s'imposer comme l'ambassadeur de la culture montréalaise à l'international. Terminons avec un mot du principal intéressé : "H to the Izzo / B jusqu'aux 2 O / 18 years old, j'rêvais d'devenir comme eux autres". On n'en est pas encore là mais, au vu de l'engouement actuel autour de sa musique, Loud se met en tout cas dans les meilleures dispositions pour conjuguer au pluriel le titre de son premier effort.