Ultra Mono

IDLES

Partisan Records  |  2020
6 / 10
par Gwen  |  le 1 octobre 2020

Au printemps 2018, IDLES ouvrait le concert de Metz dans une salle de 700 personnes, essuyant derrière eux une décennie de vaches maigres. À l'hiver 2019, Metz ouvrait le concert de IDLES dans un hall londonien dont les 10.000 places s’étaient évaporées en moins de 24 heures. Voilà qui cerne gentiment le topo.

Le groupe a désormais le cul posé sur une comète et c’est dans cette position inconfortable qu’il lui incombera de maintenir l’altitude le plus longtemps possible. Car avec la déferlante du succès, le voilà aussi confronté au début des emmerdes, que ce soit du côté de la presse anglaise spécialisée qui a tendance à se lasser très vite de ses nouveaux jouets ou de ses camarades de classe, Sleaford Mods en tête, qui rechignent à partager la cour de récré pour des raisons plus ou moins justifiées. Au milieu de cette querelle de voisinage, on retiendra tout de même l’intervention de Lias Saoudi (Fat White Family) qui s’est récemment fendu d’un texte plus nuancé qu’il n'en a l'air à première vue.  Restons-en là pour la mise en place et attaquons le bout de viande.

Encore tout auréolés de leurs derniers exploits, les Bristoliens ont largement eu le choix des armes pour affûter leur troisième album. Ce serait d’ailleurs stupide de ne pas profiter des avantages de leur nouvelle carte VIP. Lorsque des pointures telles que Warren Ellis et David Yow se pointent au studio, tu t’arranges pour faire un peu de place même si leur participation relève du subliminal. Plus loin, ils s’adjoignent le renfort vocal de Jehnny Beth et s’offrent 32 secondes du doigté de Jamie Cullum. Côté production, il leur a suffi de renouveler leur confiance à Nick Launay (Nick Cave, Yeah Yeah Yeahs, Arcade Fire) mais c’est plutôt à l’étape du mastering que le choix de Kenny Beats créée la surprise. Plus connu pour son travail avec le gratin du rap (JPEGMafia, Denzel Curry, Vince Staples, Freddie Gibbs), Beats se révèle être une excellente pioche lorsqu’il s’agit de muscler le labeur de la paire Beavis/Devonshire (respectivement batteur et bassiste, pour ceux qui ne suivraient pas là-bas dans le fond, près du radiateur). Ces deux-là méritent décidément tout notre amour.

À l’écoute, cette tripotée de noms n’a que peu d’influence sur le résultat final. Ultra Mono est un parpaing livré sans papier cadeau par un groupe qui semble avoir trouvé son mode opératoire, pour le meilleur et le plus décevant. Dans la première colonne, on glissera "Grounds" et ses guitares syncopées cherchant The Streets sous stéroïdes, "Model Village" et sa hargne purgative, "Reigns" et son sax en roue libre et surtout "A Hymn", seul morceau à prendre le temps de s’installer pour mieux réserver ses effets. IDLES est également passé maître dans l'art d'ouvrir et clôturer un album. À l’instar de "Colossus" et "Rottweiler" qui encadraient le propos de Joy…, "War" et "Danke" compriment Ultra Mono avec fermeté. Subsiste le ventre mou de l’affaire avec des titres qui ressemblent souvent à des versions moins inspirées de ce qu’on a pu entendre précédemment. "Mr. Motivator" tente de motiver les troupes sans retrouver la fraîcheur de "Danny Nedelko" et "Anxiety" a bien du mal à concurrencer la brutalité de "1049 Gotho" sur un sujet similaire. On vous avouera que les autres n’ont pas vraiment pris racine comme on l’aurait espéré.

En ce qui concerne le fond, il ne fallait pas s’attendre à ce que IDLES dévie de ses thèmes de prédilection : la masculinité toxique, le racisme ambiant, l’appel à l’unité… Cette posture assumée les amène régulièrement à se faire traiter de rebelles en carton ânonnant un discours de Miss Monde (cfr. les chamailleries mentionnées plus haut). Rien à foutre. À l'heure où les réseaux sociaux sont devenus le rendez-vous des trolls en rut, où les idées puantes s’approprient la bannière du "politiquement incorrect" et où le cynisme est devenu l'option facile, on ne va pas cracher sur un message clair et un rappel aux bases. Certes, hurler "consent" ("Ne Touche Pas Moi") ne dissuadera pas le connard qui se touche devant toi dans le métro mais ça fait toujours du bien de l'entendre à pleins poumons. À ce niveau-là, on ne remettra pas en question l’honnêteté de Joe Talbot même si certaines formules peuvent prêter à sourire et qu’on a déjà vu sa plume plus en forme. 

Brutalism avait attiré l’attention, Joy As An Act of Resistance avait mis (à peu près) tout le monde d’accord, Ultra Mono cristallisera les convertis et écartera définitivement les sceptiques. Là où le groupe continuera sans doute à recruter des adhérents, c’est une fois (re)lâché sur scène, son terrain de chasse préféré. D’ailleurs, c’est probablement dans cet unique but que cette douzaine de morceaux a été enregistrée à la base.

Le goût des autres :