True Opera

Moor Jewelry

Don Giovanni Records  |  2020
7 / 10
par Émile  |  le 14 mai 2020

Quand on vous annonçait l’an passé que 2019 était l’année post-punk, on ne parlait pas d’une mode passagère. Même si on est toujours – relativement - contents de voir arriver un album des Strokes, le rock des années 2000 est bel et bien enterré. Les musiques à guitares sont vivantes, et se sont déployées vers des contrées plus électroniques, plus sombres, plus adaptées à leur époque. Des musiques à basse, on aurait envie de dire.

À tel point que plus encore que d’être le point fixe de ces musiques, le genre déborde là où on ne l’attendait pas. Comme sur le dernier disque de la collaboration entre Moor Mother et Mental Jewelry. On avait déjà eu l’occasion de se pencher sur leur premier essai, il y a de cela trois ans. Intitulé Crime Waves, leur EP était une pièce taillée par un duo de Philadelphie qui n’avait jamais sonné aussi british. Du dubstep à la garage, les productions de Mental Jewelry rendaient hommage à une des nombreuses inspirations de la noise de Moor Mother. Pour True Opera, tout cela a disparu. Bye bye les contrôleurs, bonjour la basse.

Alors, de quand date le fait que Moor Mother est probablement une des artistes les plus punk de sa génération ? Lorsqu’on observait ses débuts dans le grand bain avec l’exceptionnel Fetish Bones, on la voyait industrielle, poétesse, afrofuturiste, mais on ne l’a jamais connue aussi sévèrement liée à l’héritage punk que dans ce disque avec Mental Jewelry. Et pas un truc léché comme HLMTD, mais du cru et du crade à la Italia 90, dans un hommage plus vivant que jamais à la version hardcore du mouvement.

Plutôt que d’y voir un électron libre motivé par Steve Montenegro dans la carrière de Camae Ayawa, on a envie d’y voir un disque enregistré en toute franchise vis-à-vis de ses inspirations. Bien que le duo aille là où il n’est jamais allé, cela semble extrêmement naturel, tant dans la production que dans le chant. Surtout que True Opera ne lâche pas totalement les formes dans lesquelles on a découvert Moor Mother, et dans lesquelles on avait entendu leur première proposition en 2017. L’ambiance de session de jazz règne malgré tout sur les dix titres de l’album, si bien qu’on a envie de boucler la boucle là où on le fait rarement : de l’énergie qui crée le free jazz de Irreversible Entanglements ou de celle du punk hardcore de « Westmoreland County », on a envie de n’en faire qu’une. Là où on la découvre peut-être, c’est dans certains passages relativement mélodiques comme sur le titre « Boris Godounov », où, il faut dire, on ne l’attendait pas du tout et où Mental Jewelry semble imposer quelque chose de neuf.

Finalement, True Opera fonctionne comme un vrai révélateur. Révélateur de la capacité de Moor Mother à être à l’aise dans dans l’intégralité de ses sinueuses inspirations, révélateur d’à quel point le punk et le post-punk sont plus que jamais au coeur de ce qui se fait aujourd’hui, et révélateur de combien la frontière entre les genres musicaux peut être poreuse quand les artistes décident de passer par-dessus.

Le goût des autres :