Tranquility Base Hotel + Casino

Arctic Monkeys

Domino  |  2018
7 / 10
par Alexis  |  le 21 mai 2018

Novembre 2014, fin du AM tour, Alex Turner peut jubiler devant le succès mondial de son dernier né: en claquant un cinquième numéro 1 en cinq albums, ses Arctic Monkeys viennent de poser leur derche sur le toit du monde. En créant chaque titre comme un potentiel tube à la production soignée, le groupe est parvenu à toucher un public bien plus large que ce dont ses rivaux pourraient rêver, sacrifiant la fureur de leurs débuts sur l’autel d’une maturité sensuelle. Les fans historiques et autres puristes peuvent bien moquer le nouvel accent américain du natif du Sheffield, ou encore sa chemise ouverte jusqu’au nombril et les lunettes noires qu’il arbore à chaque interview, Turner se complait dans l’image hyper sexualisée qu’il s’est créé.

Fin 2016, Turner referme la page Last Shadow Puppets. Après avoir repris ses atours de crooner pour livrer un second effort en forme de chroniques de trentenaires libidineux, il est désormais bien seul sur ce toit du monde. De retour dans son palace américain, l’Anglais ne voit plus de salut dans le rock qui l’a porté au pinacle. Loin de ses terres natives, la rockstar est depuis longtemps devenue intouchable. Même ses reprises les plus approximatives avec son compère Miles Kane, ou leurs concerts franchement poussifs n’ont pas écorné sa stature. Terminée la célébrité lubrique, tel Jack Torrance, la star lasse se retire dans son Tranquility Base Hotel pour donner aux Arctic Monkeys leur très attendu LP6.

Turner, assisté à la production par son compère historique James Ford, dote les Arctic Monkeys d’un son imparable. Dans la continuité de leurs dernières oeuvres avec Alexandra Savior et The Last Shadow Puppets, les associés visent un son cohérent et intense. Dans un ensemble aéré, les instruments entourent d’un clavier ramenant tantôt au piano-bar (“Star Treatment”), ou à la BO d’un vieux Kubrick (“Golden Trunks”, le clip de “Four Out of Five”), où le mixage offre son court instant de lumière à chaque musicien. La mise en avant d’une basse groovy sur l’éponyme “Tranquility Base Hotel + Casino” ou des riffs de guitare sur “Golden Trunks” vient rompre la monotonie d’un album si homogène qu'il laisse bien peu de place aux coups d’éclat. Dans la pure tradition des crooners, la voix de Turner vient dominer ses musiciens, et permet quelques belles joutes entre vocaliste et instrumentistes (“She Looks Like Fun”).

Le frontman a beau gratifier son album d’une pochette futuriste et de références constantes à la science fiction, Tranquility Base Hotel + Casino est l’album le plus nostalgique et passéiste que ses Arctic Monkeys aient livré. Le Tranquility Base Hotel n’est qu’une métaphore de l’isolement du crooner. Dès les premiers mots déjà largement discutés de l’album (“I just wanted to be one of the Strokes / Now look at the mess you made me make”), Turner propose une prose riche en références, bien en phase dans une époque friande d’Easter Eggs. Et s’il tombe dans quelques facilités regrettables (“She Looks Like Fun” et sa critique des réseaux sociaux quasi réac), Turner se montre aussi capable d’envolées très réussies. Au détour de soulagements amoureux bien temporaires (“Science Fiction”) ou d’amis perdus depuis longtemps (“The Ultracheese”), l’icône qu’il s’est créé semble bien isolé dans sa lumière, qu’il ne quitte pourtant pas sur les onze pistes. 

Mais cette thématique uniforme, mêlée à une production monochromatique, pénalise lourdement chaque sortie de terrain. Le détachement joué par Turner se mue parfois en indolence, voire en suffisance. Ce manque d'exigence, criant sur le bien trop linéaire “The World’s First Ever Monster Truck Front Flip”, ou sur “Batphone”, qui livre tous ses atouts avant la première minute puis se répète sans ajout ni éclat, rend la fin de l’album peu digeste. Les Arctic Monkeys ont fait le pari de ne pas préparer leur public avec des singles devançant la sortie de l’album, utilisant la surprise des premières écoutes pour dissimuler la lourdeur de leur effort. Cette stratégie paraît bien avisée tant Tranquility Base Hotel + Casino ne devient entêtant qu’après quelques premiers tours de piste teintées d’ennui. Mais c’est le propre des groupes de cette envergure, chacun tentera de disséquer leurs nouvelles sorties, passant au-delà de ces premières impressions peu engageantes.

Même s’ils ont livré l’album que personne n’attendait ni ne voulait vraiment, les Arctic Monkeys ont réussi leur pari. Ils ont utilisé habilement leur image, sachant bien que leur dernier né serait décortiqué jusqu’à la moelle. Chacun a pu se jeter sur l’instrumentation élégante ou les textes riches de Turner, percevant un pastiche de David Bowie, une référence à Eric Burdon et ses Animals, ou encore à The Who (le lien entre les choeurs de “She Looks Like Fun” et “Boris The Spider”). Tranquility Base Hotel + Casino est bien loin d’être leur album le plus séduisant, mais il pourrait être le plus fascinant, tant il dépeint un quotidien de star lasse en décalage avec son époque. Etrange pour un mec qui n’a encore que 32 ans, vivant son incroyable success story même dans la déprime.

Le goût des autres :