Tout ça pour ça

Loud

Joy Ride Records  |  2019
6 / 10
par Yoofat  |  le 26 juin 2019

En mars 2019, Ninho sortait Destin et on écrivait ici qu'il existait une sorte de "phénomène du deuxième album" chez les rappeurs de sa génération. Ceux-ci semblent perturbés par une célébrité qui les plonge dans un état de mélancolie assez fort, parfois même un peu plombant pour nous autres auditeurs. Ce petit théorème prouve assez bien son efficacité chez les rappeurs de chez nous, mais marche nettement moins bien avec les rappeurs d'outre-Atlantique, comme le démontre le successeur d'Une année record.

Dans les conférences de presse d'avant-match en NBA, le joueur majeur, le "franchise player" de l'équipe favorite, dira le menton levé et avec une confiance en soi inaltérable que son équipe est évidemment favorite. En Ligue des Champions par contre, joueurs ou entraineurs se refilent le statut d'équipe favorite comme s'ils jouaient à la bombe. Si les rappeurs francophones d'Europe sont plus à renier leur nouveau statut - comme un Zidane déclarant "c'est du 50/50" lorsque son Real Madrid deux fois champion d'Europe affronte Liverpool en finale 2018 - Loud, lui, avait affirmé sur son breakout hit "56k" être "un joueur de franchise" qui assume  son statut de superstar et les emmerdes qui vont avec. Dans Tout ça pour ça, le Québecois sent les regards changer autour de lui, ressent une plus grande pression sur ses épaules aussi, et voit même sa relation amoureuse se désagréger - la faute à des sessions studio et une tournée interminables. Pas le temps pour la mélancolie toutefois : Simon Trudeau s'est préparé à devenir ce porte-drapeau s'exportant partout sur Terre, comme la rockstar qu'il a toujours rêvé d'être.

Tout ça pour ça et Une année record fonctionnent comme un diptyque : Adjust de LLA assure toujours une grande partie des productions. Le format court est de nouveau privilégié, et chaque piste semble répondre à celle du projet précédent, à l'instar de "Longues vies" par exemple, qui nous rappelle forcément "Devenir Immortel (et puis mourir)" dans l'envie de voir la musique survivre à la mort. La vraie différence entre les deux albums se situe surtout dans l'ambition du MC. Loud est ici plus "FM compatible" que sur Une année record et embrasse certaines sonorités d'une insipide banalité.

"Je n'ai pas de regrets dans ma carrière, mais je n'écoute plus mon deuxième album. (...) J'aurais pu faire deux classiques d'affilée, mais je voulais trop passer à la radio". Dans une interview datant de 2009, Jay-Z fit ces révélations qui pourraient étrangement faire écho aux sentiments de Loud plus tard. In My Lifetime Vol. 1 n'est certes pas un classique, mais reste un grand disque d'un des plus grands rappeurs de l'histoire. Il en est de même pour Tout ça pour ça, si bien écrit et si brillamment interprété que les sonorités un peu simplettes ne gênent finalement pas tant que ça... On se dit simplement que sans concession, l'album aurait pu être bien meilleur. Et on doute que Loud, l'un des plus brillants élèves de Hov', ne se soit pas fait la réflexion lui-même. "In order to survive, you gotta learn to live with regrets", ça aussi il doit le savoir. 

Le goût des autres :