There's Alot Going On

Vic Mensa

Roc Nation  |  2016
8 / 10
par Amaury  |  le 8 juin 2016

Le 21 mai 1971, Marvin Gaye interrogeait le monde moderne comme la sphère soul ne l’avait jamais fait, par une question cinglante qu’il expirait pourtant avec grâce, What’s Going On ?, devenue le titre de son album fleuve. Ce dernier ne portait pas seulement le germe d’un questionnement éthique, social ou politique, mais ébranlait également les modes de composition d’une musique telle qu’elle se concevait dans des sociétés de production comme la Motown, qui cherchaient principalement à refléter et spéculer sur l’ordre d’une Amérique rayonnante, par un format pop très normé. Or, celle-ci traverse en réalité une période trouble : la guerre du Vietnam meurtrit ses couleurs, ses valeurs, ses amis et ses frères ; les ghettos s’enlisent dans leur propre obscurité et subissent parallèlement une répression policière toujours plus menaçante, quand la garde nationale ne tire pas sur des manifestants pacifistes. Marvin Gaye brise ainsi les codes du genre et exprime ses tourments dans une progression tissée de titres brodés les uns aux autres, selon un mouvement libre et fluide pour conclure sur un message universel d’amour.

Quarante-cinq ans plus tard, Vic Mensa pose le constat de son époque pour lui répondre avec amertume : There’s Alot Going On. Comme son prédécesseur, il s’agit d’étreindre le mal alentour, mais contrairement à lui, le challenger de Chicago préfère s’engager sur la voie d’une croisade. En témoigne l’ouverture du disque sur un tocsin homérique que claironne « Dynasty », dont le titre renvoie à la série d’hommes ayant pris les armes – spirituelles ou physiques. Ce dernier se charge en effet d’un halo mélodique gonflé du prestige des héros que l’on appelle au front. Comme un demi-dieu, Mensa cisèle les mots pour tracer les limites d’un combat à l’image du plus Grand "Young Muhammad in the ring with the power in my hands / To defy the federation like Ali in Vietnam". Une métaphore qui se déplie encore par la suite afin d’en couvrir tous les sens : "I am nothin' like these actors, they're only on camera / I hit 'em in the head like Holly Holm hit Ronda". Symbolique ou physique, la violence est omniprésente et il faut y faire face, ce que résume l’iconographie du disque menant au titre « 16 Shots » : "Ready for the war we got our boots strapped".

En un peu moins de 6 minutes, Mensa varie les techniques rhétoriques pour plaider la cause de Laquan McDonald et de tous ceux qu’il représente, victimes d’une certaine police meurtrière, en énumérant les coups tirés, en démultipliant les voix par quelques insertions fantomatiques, allant jusqu’à intégrer la lecture du rapport d’analyse fondé sur une vidéo qui retrace l’exécution de Laquan – lecture réalisée par son avocat dont la voix se mêle tragiquement à une production éloquente. Le titre avait précédemment été dévoilé à Flint durant un concert de soutien organisé par Ryan Coogler, le réalisateur de Creed et Fruitvale Station, alors que le reste de l’EP – excepté « Danger » – a surgi par surprise. Un lieu porteur d’une valeur particulière, au vu de la crise permanente qu’elle traverse depuis la désindustrialisation, mais surtout, de sa récente crise sanitaire qui ne fait qu’accentuer le sentiment de dépossession et la simple difficulté d’être. Toutes ces problématiques se trouvent cristallisées dans le titre « Shades Of Blue », dédié à la ville, qui vient distiller la rancœur de « 16 Shots » en spleen enivrant : "Rain or shine, it's all blue, it's all blue" où le bleu vaut à la fois pour la mélancolie, comme pour l’uniforme des agents de police.

Néanmoins, une goutte d’espoir jaillit par un rappel des ancêtres avec le vers "Change gon' come, it's all you, it's all on you" renvoyant limpidement au « Change Is Gonna Come » de Sam Cooke qui dénonçait une certaine inaction de quelques afro-américains. De son côté, Vic Mensa semble respecter l’invitation à se charger personnellement du changement et, à l’instar de What’s Going On, la performance de « 16 Shots » à Flint illustre une transition. Si Gaye laissait son costume propret de la Motown pour s’engager, Mensa s’arrête en pleine performance de « U Mad », qui lui avait permis d’exploser sa visibilité et d’élargir son public, pour lancer son plaidoyer.

Au-delà de cette perspective davantage politique, le disque présente aussi des similitudes quant à sa conception mélodique. Comme son aîné, la jeune force de frappe a pensé le trajet de ses morceaux, pour sa part, au travers d’une sublimation et d’un apaisement par un roulement de genres. Il s’agit littéralement d’un parcours hybride sur lequel chaque titre joue le rôle d’une balise, guidant le héros de l’Enfer au Purgatoire, vers les espaces Célestes : « Dynasty », « 16 Shots » et « Danger » s’attachent à ouvrir le disque avec brutalité dans des chocs traps que martèle un flow énergique. « New Bae » opère la transition en calmant la donne par un jeu souple d’infrabasses contrastées avec quelques éclats de clavier, avant que « Liquor Locker », pour lequel il s’associe à Ty Dolla $ign, pose l’ambiance au travers de brefs accords laid-back dont la guitare s’accompagne d’un phrasé plus chanté, bien que dansant et saccadé. « Shades Of Blue » vient sublimer la pointe du disque avec un piano commémorant à distance Miles Davis, à l’heure où les révérences souvent loupées pleuvent – loin de ce qu’un Proof a pu proposer. Enfin, « There’s Alot Going On » conclut la plaque, comme le parcours de Mensa, dans l’éther et ses voix aériennes.

Évidemment, le rappeur n’est pas Muhammad Ali, ni Adonis Creed ou Claressa Shields – dont le documentaire T-Rex, qui évoque son combat pour quitter la misère de Flint grâce à la boxe, en cherchant à atteindre l’or aux jeux olympiques, vient de sortir. Son ring reste celui du Game et il ne l’oublie pas : They should call the rap game my name, this is my game, Vic ! Sans renouveler le Hip-Hop dont le mouvement ne cesse pourtant d’évoluer, de trouver de nouveaux hérauts l’amenant toujours plus loin, Mensa offre néanmoins une écriture subtile, une performance d’élocution dans un flow tout terrain, ainsi qu’une narration mélodique hybride, tous remarquables et exemplaires. Ces derniers ne lui offriront pas le titre, certes, mais ils ancrent ce disque parmi les actualisations contemporaines les plus abouties ; fédération To Pimp A Butterfly où lutte sociale et réflexions artistiques se voient étroitement liées, finement exprimées.

Bataillant pour arracher la gloire éternelle, puisant une force démesurée dans le besoin de venger les siens, exécutant des exploits aux gestes sublimes, Mensa incarnerait plutôt une sorte d’Achille de l’épopée moderne, sur un champ de guerre d’autant plus peuplé qu’il reste, quant à lui, seul et déterminé.

Chante déesse la colère de Vic.

Le goût des autres :