The Red Notes

Hieroglyphic Being

Soul Jazz Records  |  2018
7 / 10
par Émile  |  le 13 mars 2018

Vous voyez le visage d'Eric Judor dans Steak quand il écoute de la musique pour la première fois depuis quinze ans et qu'il prend conscience qu'il ne capte rien à ce qu'il entend ? C'est un peu l'impression qu'on a eu en lançant le nouvel album de Hieroglyphic Being. Et pourtant, à peine quelques minutes plus tard, on s'est retrouvé happé par quelque chose de plus grand que nous.

Pour bien comprendre pourquoi, il revenir d'abord sur le parcours de celui qui est pour beaucoup un inconnu. Hieroglyphic Being est Jamal Moss, un producteur de musique électronique originaire de Chicago. Loin d'être une star internationale, le bonhomme est néanmoins un pilier dans la communauté musicale de sa ville natale. Producteur, médiateur culturel ou DJ, il agit à tous les niveaux et c'est bien logiquement que sa musique s'en ressent. Son projet solo n'est d'ailleurs qu'une facette de la production de celui qui a fait ses armes avec la légende de l'acid house Adonis. D'ailleurs, Hieroglyphic Being a fait preuve d'une vraie fidélité au mouvement originel de la house tout au long de sa carrière sans jamais l'appauvrir, et The Red Notes ne fait pas exception à la règle: les boîtes à rythme qui soutiennent l'ensemble des morceaux ont été conservées quasiment telles quelles - on pense à la percussivité de la TR-606 ou à l'agressivité de la TR-808. Et pourtant, Hieroglyphic Being est bien plus qu'un simple DJ ou producteur de house.

Depuis toutes ces années, Jamal Moss a régulièrement déplacé ses horizons musicaux, lorgnant notamment vers le jazz. On vous en parlait récemment à propos de son projet à quatre mains avec Shabaka Hutchings, The A.R.E. Project: ce qu'ils proposent ensemble est certes différent de ce qu'il produit seul, mais reste fidèle à l'esprit qu'il souhaite à ses compositions solo. Moss est donc, dans une certaine mesure, à mi-chemin entre la techno et le free jazz, mais pas n'importe lequel: digne héritier de Sun Ra, il sait jouer de l'improbable, de la surprise, de l'humour, et ramasser tout cela dans des morceaux sur lesquels on peut danser. La volonté d'être étrange sans être glauque, voilà probablement ce qui permet à Hieroglyphic Being de fondre toutes ses inspirations dans la gaieté originelle de la house. C'est ce qui lui permet de pondre des morceaux aussi jouissifs que « The Emotional Listener » ou « Video Jazz » : Moss est capable d'associer de lentes montées en puissance propres au free jazz aux drops de la house ou de la techno ; d'où l'excellente réputation de ses lives, qu'il considère comme étant la partie dominante de sa musique. Non seulement Jamal Moss est un artiste qui tourne beaucoup, mais sa façon de construire ses morceaux est en soi déjà une forme de live: enregistrés en une prise ou composés de manière à feindre l'improvisation, les éléments impromptus se multiplient dans le disque.

Regardez la pochette de l'album quelques secondes et vous comprendrez bien le lien avec Sun Ra et l'afrofuturisme. En permanence dans des délires de cosmogonies égyptiennes et de mysticisme oriental, Jamal Moss fait de ses morceaux une musique spirituelle sur laquelle on peut danser, une musique religieuse qu'on écoute dans la grande messe du clubbing originel. Un délire qui a assez de profondeur pour laisser de la place à des titres plus doux et mélodiques, et pour lesquels on lui trouvera toujours autant de talent. Après une série d'EPs, de collaborations et de projets live, Hieroglyphic Being propose avec The Red Notes un album complet et cohérent qui montre une fois de plus la superbe destinée de tous ces pionniers américains de la musique électronique.