The Fifth Season

Lafawndah

Latency  |  2020
8 / 10
par Émile  |  le 6 octobre 2020

Dans le rapport entre les littératures de l’imaginaire et la musique se joue une relation de sœurs ennemies. Mettant en scène des mondes dont les sons ne nous sont jamais parvenus, la torsion de la langue qu’elles pratiquent résonnent malgré tout comme un écho sur lequel les artistes de notre époque ne peuvent difficilement faire autrement que de se jeter. Et en attendant que les grosses productions cherchent à se gaver sur le dos de l'écrivaine afro-américaine Nora K. Jemisin, on a sauté de joie en apprenant qu’un projet musical plus indé allait investir l’univers de la triple lauréate du prix Hugo.

Dans Les Livres de la Terre Fracturée, dont La Cinquième Saison (The Fifth Season) est le premier volume, on voit plonger sur nous la catastrophe d’un monde soumis aux caprices de la terre. Dans cet univers chaotique, l’autrice nous pose sur l’épaule d’une femme que sa différence a mise au ban de la société, et qui utilisera sa force titanesque pour retrouver sa fille à travers les cendres et la glace de tout un continent.

Si la crise que vit le Père Terre qu’on arpente pendant les trois volumes laisse peu de place à la musique, le texte est rempli de sonorités. Craquements, détonations, nuées semi-organiques, cristaux aériens, tout semble se mouvoir dans le paradoxe d’une lenteur explosive. Ce n’est pourtant pas la voie de la violence qu’aura choisi Lafawndah dans son nouveau disque intitulé donc The Fifth Season. La Parisienne a décidé de construire un projet bien plus atmosphérique encore que son précédent – et très bon – Ancestor Boy. Plus minimaliste, l’album se caractérise par une partie drums discrète, laissant la place à tout une foule d’autres percussions. En résulte une musique très organique, mystérieuse, sur laquelle le travail de la voix rappelle bien plus encore que sur ses précédents projets des grands moments de la carrière de Björk.

Et si cette organicité est aussi efficace, c’est que The Fifth Season est avant tout un projet collectif. On y retrouve notamment la touche de Valentina Magaletti, moitié de feu-Tomaga (on a encore du mal à l’écrire…), qui apporte énormément en terme de matériaux percussifs, toujours aussi ludiques et innovants. Cette atmosphère vivante du bois et des grincements de roches s’accorde également à merveille avec le trombone brut de Theon Cross, camarade de Shabaka Hutchings dans le collectif Sons Of Kemet. A cette sorte de dream team de la musique indé s’est également jointe Lala &ce pour un titre qui pourrait bien devenir un classique de sa discographie. C’est que Lafawndah a su capturer toute la douceur et la sensualité de la rappeuse française pour en faire le titre le plus touchant de l’album, rappelant les amours du livre, brisées comme la roche.

Attention tout de même, si la proposition de cette joyeuse troupe est aussi audacieuse, c’est qu’elle s’inspire très librement de la trame narrative de Jemisin. Ce qu’on y trouve, c’est bien plutôt la force d’un texte capable de parler d’un monde inconnu, avec ses propres règles, et pourtant si éloquent sur les forces qui traversent le nôtre. C’est pourquoi on trouve dans les textes du disque des douleurs intérieures qui font écho à la terre brisée, ce doute sur la capacité à « se briser en mille morceaux pour satisfaire tous les désirs », mais aussi des liens sur la rage qui habite ceux et celles qu’on ne laisse vivre que dans l’adversité, comme vient le rappeler avec grande justesse le poème de Kate Tempest qui vient faire vivre « You, At The End », reprenant l’expression qui ouvre le désespoir d’Essun au début du roman.

Ce qui est certain, c’est que The Fifth Season restera une parution relativement inclassable dans cette cuvée 2020. Très attaché à un travail de la voix et à des compositions minimalistes qu’on a pourtant déjà entendues, l’ensemble donne une impression d’irréalité comme on a rarement l’occasion d’en écouter. Et c’est la principale réussite du disque comme du roman, que tous deux nous plongent dans un véritable voyage.