Stubborn Persistent Illusions

Do Make Say Think

Constellation Records  |  2017
8 / 10
par Albin  |  le 29 juin 2017

Le jour où Do Make Say Think a dévoilé son nouvel album après 8 années de silence radio, j’ai dû changer trois fois de slip. Sur une scène post-rock qui tournait en rond, les Canadiens ont toujours fait figure d’ovni en développant un son qui, à l’instar de celui des Norvégiens de Jaga Jazzist, reste toujours unique et reconnaissable à des kilomètres: un peu rock, un peu jazz, un peu electro, un peu americana et surtout bien plus que tout ça.

L’annonce de la résurrection digérée, il fallait s’attaquer à ce nouvel album avec, je l’avoue, un brin de perplexité et la tête pleine de questions. Dont la principale : comment revenir des morts quand on a tout à perdre ?

Réponse A : En privilégiant la sécurité en publiant un best-of putassier déguisé en nouvel album.
Réponse B : En osant jouer la carte ultra casse-gueule d’une remise en question radicale.
Réponse C : En poursuivant le mors aux dents une formule qui a expédié & Yet & Yet ou You, You’re A History in Rust au panthéon des classiques incontournables de la musique instrumentale des 15 dernières années.
Réponse D : Je klaxonne.

Bonne nouvelle : c’est bien la réponse C. En ouverture « War on Torpor » se révèle assez classique et sans grande surprise. On retrouve immédiatement la patte maison. La batterie sautille, les guitares pleines d’effets de réverbération s’envolent, les instruments de toutes sortes (claviers, vents) s’unissent pour ne faire plus qu’un son unique : LE son Do Make Say Think. Très enjoué, ce premier morceau s’efface pour laisser la place à « Horripilation » qui s’impose directement non seulement comme la pièce maîtresse de l’album, mais également comme l’un des morceaux de l’année. Du Do Make Say Think pur jus, mais en mieux : un arpège de guitare ouvre le bal avant d’entrer en dialogue avec la basse, la batterie jazzy s’en mêle et ponctue une intro qui ouvre la porte à tous les possibles. Voilà le reste de la cavalerie qui débarque : un piano complète la mélodie, quelques instruments à vents (trombones ?) sonnent le glas… avant de voir le morceau sombrer dans un épais brouillard. A mi-chemin, la musique s’éteint, la mélodie s’éloigne - comme si le groupe reculait pour prendre son élan – avant de repartir dans une splendide orchestration rock. L’effet est bouleversant. Replay. Replay.

Au bout de deux titres, le pari est déjà réussi. Et sur la longueur ? L’album tient toutes ses promesses et multiplie sur une heure les coups de génie comme sur le diptyque « Bound » / « And Boundless », autre pièce magistrale qui cette fois hausse le ton et imprime le rythme à coups de synthés féroces. Dans l'absolu, on en arrive à parler de cette homogénéité qui m’a toujours sidéré chez DMST: homogénéité de la discographie, forcément, mais surtout l’homogénéité au sein même des compositions. Sur chaque seconde de ce disque, on sent les heures de travail acharné, un soin borné apporté à la construction d’une musique qui ne ressemble à nulle autre. Le traitement du son qui amène chaque instrument à se fondre dans une mélodie globale est plus impressionnant que jamais. Sur « Horripilation », l’effet est renversant : alors qu’on croyait écouter une guitare, on réalise soudain que celle-ci s’est discrètement transformée en piano. Sans rupture, sans artifice. Naturellement. L’illusion est parfaite. 

En opérant un retour parmi les vivants aussi inattendu qu’inespéré, Do Make Say Think jouait gros. Le groupe de Toronto ne s’est pourtant pas contenté d’y mettre les formes (cet artwork, on en parle?). Stubborn Persistent Illusions aurait pu être au pire l’album de trop, au mieux un anecdotique retour aux sources. Il n’en est rien : c’est tout simplement un des tous grands disques de Do Make Say Think. Il est peut-être encore un peu tôt pour dire s’il s’agit ici de leur meilleur à ce jour, mais c’est en tout cas un excellent millésime.