Stray

Bambara

Wharf Cat Records  |  2020
7 / 10
par Jeff  |  le 1 avril 2020

Contrairement à l'infirmière des soins intensifs ou à l’employé du Carrefour chargé du réassort du rayon PQ, l’amateur de post-punk n’a pas trop de raisons de se plaindre pour le moment. Et si il a comme nous la chance de résider sur le Vieux Continent, il peut se dire qu’il a le cul dans le beurre et les deux pieds dans la matrice.

C’est bien simple, il lui suffit de jeter un caillou et la chance que celui-ci atterrisse sur le crâne d’un mec de Londres, Dubin ou Sheffield qui vient de lancer un groupe qui commence à faire parler de lui. Comme le jazz londonien il y a deux ans, le post-punk britannique fait l’objet d’une bulle spéculative dont il faudra attendre encore une paire d’années pour en connaître les effets, bénéfiques ou dévastateurs. En attendant, on profite de la saine émulation qui anime la scène et on essaie de suivre le rythme.

Ce qui est certain, c’est qu’avec cette clique emmenée par Fontaines D.C., Squid, The Murder Capital ou black midi, le temps de cerveau disponible pour des groupes étiquetés post-punk mais dont la base se situe de l’autre côté de l’Océan Atlantique s’est considérablement réduit. Pourtant, nos cousins d’Amérique continuent de mettre des pièces dans la machine, et le font avec une approche qui s’éloigne régulièrement de ce que l’on a l’habitude d’appeler post-punk par chez nous, à savoir une musique dont les principaux points d’ancrage seraient Joy Division, The Fall ou Gang of Four, alors qu’on sait très bien que ce genre, avant d’être une musique que l’on voudrait codifier, reflétait surtout un état d’esprit interdisant précisément le cloisonnement.

Le post-punk de Bambara donc, on la rapproche plutôt d’un courant qui fonctionne actuellement plutôt bien outre-Atlantique, et dont on peut dire que Protomartyr est la tête de gondole : on oublie un peu les motifs à base de batterie qui fait danser et les guitares qui lacèrent pour travailler davantage sur les atmosphères, et le faire à travers d’autres référents – dans le cas de Bambara on pense plutôt à The Birthday Party s’il ne fallait citer qu’un nom. Un substrat sur lequel viennent ce greffer des ambiances vaguement gothiques habilement surlignées par le chanteur Reid Bateh qui semble prendre un pied pas possible à jouer les poètes maudits sans jamais sombrer dans le piège de la caricature, plus évident que jamais quand on se lance dans ce genre de délire.

Alternant entre ambiances vaporeuses du meilleur effet ("Miracle", "Stay Cruel") et moments de tension parfaitement maîtrisés ("Heat Lightning" ou la tornade "Serafina"), Bambara déroule une formule déjà bien rodée sur ses précédents albums, mais l’affine et la perfectionne avec une précision de moine copiste, ce qui fait de Stray le meilleur album de Bambara à ce jour, et celui qui lui permet en tout cas de se frayer un chemin dans les playlists de l’amateur européen de post-punk qui en a peut-être un peu marre d’entendre les 10 mêmes groupes tirer sur les mêmes cordes. Bambara, making US post-punk great again.

Le goût des autres :