Sorrow

Colin Stetson

52Hz  |  2016
9 / 10
par Quentin  |  le 17 mai 2016

Appréhender la Troisième Symphonie d'Henryk Gorecki ré-interprétée par le saxophoniste (et ami des stars de l'indie, Bon Iver et The National en tête) Colin Stetson prend un certain temps. Cela tient de plusieurs éléments et, premièrement, de la forme de l'œuvre en question. Sans jouer les puristes d'une hiérarchie culturelle, on peut rapidement s'accorder sur le fait qu'on n'écoute pas une symphonie comme écoute un disque de pop. Un deuxième élément tient de celui qui ré-interprète cette œuvre. Quiconque a déjà écouté une œuvre de Colin Stetson sait qu'il règne autour de cette performance comme une aura invitant à l'introspection. Sorrow ne fait évidemment pas exception à cette règle et cette ré-interprétation justifie tout l'intérêt qui entoure la symphonie depuis sa ré-édition en 1992.

Car oui, la 3ème symphonie du Polonais a tout de la success story qui dépasse tout le monde, et son compositeur en premier. Lorsqu'elle sort pour la première fois en 1977, Henryk Gorecki est un compositeur de musique classique peu connu. Alors comment expliquer que lors de sa réédition en 1992, cette même œuvre se vende à des millions d'exemplaires et devienne l'une des meilleures ventes de musique classique de tous les temps ?

La réponse la plus probable et la plus logique vient de l'ancrage à la culture populaire que l’œuvre a su se créer. Utilisées dans de nombreux films (notamment To The Wonder de Terrence Malik) et documentaires, samplées par Lamb sur un des ses plus gros tubes, ces compositions ont touché l'inconscient collectif. Ajoutez à cela un bon million de copies se promenant dans la nature et il y a de fortes chances que sans le savoir, nombre d'entre nous se soient déjà retrouvés en contact avec le matériel sonore. Cela n'explique certes pas tout mais tenons-nous en aux faits, à savoir qu'il s'agit indéniablement d'une œuvre magistrale, qu'on s'y connaisse ou non en musique classique. Et il faut bien avouer que s'attaquer à une symphonie appréciée dans le secteur souvent élitiste du classique pour en faire quelque chose d'actuel, ça demande des couilles. Et manifestement, Colin Stetson en a.

Aussi appelée "Symphonie des chants plaintifs", la 3ème symphonie est centrée sur trois textes que le compositeur a transformé en lamentations obsédantes chantées par une soprano. Abordant les sujets de la maternité et de la séparation durant la guerre - l'un d'entre eux est une prière gravée par un adolescent sur le mur de sa cellule dans un quartier général de la Gestapo -, chaque texte vient nourrir la profondeur d'une interprétation musicale déjà bien intense. Beaucoup ont vu dans les sujets abordés une protestation de Gorecki à la seconde Guerre mondiale. Une interprétation que le compositeur a lui-même démenti, se défendant de déplorer la guerre en général et ses effets sur les relations entre les mères et leurs enfants. Une seule écoute de la deuxième plage ("Lento E Largo - Tranquillissimo"), indéniablement la plus chargée, sert à comprendre comment le poids de l'émotion nous écrase lorsqu'il est transmis avec justesse.

Magnifiquement assuré par Megan Stetson (la sœur de l'intéressé) pour cette version de 2016, le rôle de soprano renforce le côté sombre des compositions. Car il faut bien l'avouer, ni la version de 1992 ni celle d'aujourd'hui ne sont joyeuses mais la dernière des deux semble encore plus obscure que la première. Une explication qui trouve ses raisons dans la l'approche pour laquelle Colin Stetson a opté. S'inspirant du black métal et des débuts de l'électro pour l'orchestration, la saxophoniste américain ajoute une trame dramatique à un contenu déjà bien ancré dans de puissantes émotions. Et pour mener à bien sa barque, il a demandé à Greg Fox (Liturgy) de venir ajouter ses percussions lourdes. Ce n'est pas un faux pas expérimental, c'est un véritable ajout, une plus-value qui renforce le propos.

L'autre force du disque, c'est qu'il n'est jamais question d'une cover hésitante d'une œuvre magistrale. On parle ici d'un arrangement pour lequel Stetson interprète son ressenti de l'œuvre sans pourtant en changer l'essence. Comme il le confiait, le besoin de tout savoir sur cette œuvre qui l'obsède depuis des années a finalement fait naître en lui le besoin de l’interpréter et le résultat, c'est une interprétation passée par le filtre de son esthétique personnelle et de son expérience. Si l'ordre des notes ne change pas, l'orchestration a quant à elle été modifiée. On garde la section de bois mais on y ajoute évidemment l'imposant saxophone basse de Stetson, des synthétiseurs, des guitares électriques et une batterie. La section de cordes est quant à elle restée intacte et à ce titre, Stetson nous prouve encore qu'il sait s'entourer puisqu'en plus des 12 musiciens conviés, les violons et violoncelles sont assurés par Rebecca Foon (Esmerine) et Sarah Neufeld (Arcade Fire, Bell Orchestra) avec qui il a notamment sorti Never Were The Way She Was l'année passée. 

À la lumière de tout ce qui vient d'être dit, il est dur de voir où ce disque pourrait trouver des détracteurs. Il ne fait aucune doute que les fans de Colin Stetson découvriront avec un plaisir absolu le nouvel univers qu'il explore. D'autre part, les fans de classique découvriront une œuvre non pas nouvelle mais revisitée dans une forme aussi touchante qu'audacieuse. Au sommet de son art, Colin Stetson repousse une fois de plus les limites de la création et offre à Henryk Gorecki un hommage respectueux, sans jamais abuser de la courbette. Un très grand disque qui traversera les époques sans jamais vieillir.

Le goût des autres :