Small Craft on A Milk Sea

Brian Eno

Warp  |  2010
7 / 10
par Serge  |  le 29 novembre 2010

C'est le propre mais aussi la malédiction des visionnaires. Il finit forcément par arriver un jour où leurs idées jadis si novatrices deviennent des lieux communs,. Vulgarisateur d'une musique qui se ressent plus qu'elle ne s'écoute, créateur d'environnements sonores plus qu'auteur de chansons, papedès 1975 de l'ambient, courant par essence amusical, Brian Eno n'échappe pas à cette règle funeste. Au milieu des années 70, ses disques semblaient étranges et futuristes, hantés par des idées alors sinon inédites, du moins jusque là réservées à des cercles musicaux souterrains et initiés. Aujourd'hui, n'importe quel blockbuster de science-fiction, n'importe quel film de zomblards, n'importe quel polar coréen, est accompagné d'une bande originale sensorielle et rêveuse, donc ambient. Pire, dans une version nettement moins artistique, l'ambient est partout: dans les galeries commerçantes, dans les centres de remise en forme, dans certaines gares, au gymnase. Dans les moments de fausse tension de télé-réalité, au planétarium, dans le pagne des N'avis... Forcément, pour le parfum d'étrangeté, 35 ans plus tard, c'est un peu foutu...

Autre remarque importante : sur quels critères juger l'ambient, à partir du moment où l'exercice n'a pas de prétention musicale ? Dès 1975, Brian Eno en parlait comme étant du design sonore, quelque chose de cousin à la musique, mais qui n'en était pas forcément. D'Eno à Biosphère en passant par The Orb et Pete Namlook, cela n'a pas empêché le genre de se voir reconnaître quelques chefs-d'oeuvres et autres albums incontournables. Il se fait juste que la plupart du temps, ces disques acclamés se sont embarassés d'un minimum de mélodies et de gimmicks pop. Ou alors, bien au contraire, l'ont joué pointu, ardu et exigeant, ne se contentant pas d'inviter à la rêverie mais bousculant également les conventions et les sens, afin de provoquer des tempêtes sous les crânes. After The Heat ou Harmonia 76, enregistrés en Allemagne au milieu des années 70 par Brian Eno en compagnie des groupes Cluster pour l'un et Harmonia pour l'autre font par exemple partie de cette catégorie là.

Entre les deux options, l'accessibilité et le cérébral, Small Craft on a Milk Sea a choisi de ne pas choisir. Il débute de façon très douce, par de beaux morceaux contemplatifs au piano/synthés et s'achève dans des assemblages de sons qui semblent sortir d'un documentaire sur les accélérateurs de particules. Seule surprise de ce disque qui n'en comporte sinon aucune : entre ces deux étapes, on passe par un pic pointu où l'on se permet d'agresser l'auditeur, de l'exposer à des morceaux difficiles et violents. C'est cohérent, un trip en soi : contemplation, tourmente, cosmos. Cela en fait un bon disque de Brian Eno, certainement meilleur que pas mal de ses roublardises sorties depuis 1990, peut-être même digne de son âge d'or. Seulement, voilà : un bon disque de Brian Eno est-il encore forcément un bon disque d'ambient? Si un bon disque d'ambient se ressent plus qu'il ne s'écoute et se permet quelques challenges ardus, oui. S'il s'agit d'une expérience immersive modifiant l'état de conscience, non pas trop. Pour retourner la tête, il y a désormais la BO du film Solaris par Cliff Martinez ou Patashnik et Substrata de Biosphere, des expériences nettement plus déterminantes que Small Craft on a Milk Sea. Voilà bien l'illustration d'une autre malédiction subie par les visionnaires : un jour, d'autres font mieux que vous ce que vous avez pourtant contribué à créer.

Le goût des autres :

note : 77/10Julien note : 77/10Thibaut note : 77/10Julien L