Sleep Well Beast

The National

4AD  |  2017
8 / 10
par Alexis  |  le 7 septembre 2017

Il y a plus de quatre ans, à l’occasion de la sortie de Trouble Will Find Me, sixième effort de The National, nous avions retracé et loué l’impeccable discographie des New-Yorkais. Leur montée en puissance, en terme de qualité musicale ou de reconnaissance populaire, a quelque chose d’unique. Après avoir raté la vague post-punk en 2002, les cinq compères ont dû s’armer de patience, enchaîner salles vides et tournées éreintantes avant de voir s’ouvrir la porte du succès, avec le classique Boxer en 2007.

Alors dix ans après, les voir teaser et sortir l’impeccable “The System Only Dreams in Total Darkness”, se taper un #1 sur des chansons alternatives de l’exigeant Billboard et être nommé dès la deuxième ligne de Glastonbury, égoïstement, ça nous fait un poil plaisir. On se prend à penser qu’à coup de papiers élogieux et à force d’envoyer “About Today” à n’importe quel pote ruminant ses amours perdus, on a aidé un groupe de bosseurs talentueux et un poil pessimiste à atteindre le sommet. Et dans la liste des accomplissements du quintet, nul doute que Sleep Well Beast trouvera une place de choix, pas bien loin de Boxer.

Clarifions immédiatement un point, ce nouvel album ne sera sûrement pas retenu comme une révolution de la patte The National. Ainsi, si la voix de bariton emplie de classe que Matt Berninger trimballe depuis vingt ans ne vous a jamais ému, si les tambourinements de fûts de Bryan Devendorf ne vous ont jamais décroché la mâchoire et si les arpèges des Dessner vous laissent de marbre, Sleep Well Beast risque de ne pas changer la donne. L’atmosphère d’angoisse froide suinte toujours par tous les pores, trempant chaque piste tantôt dans une froide nostalgie, tantôt dans une anxiété ardente. Aucun des loustics n’a attrapé la phobie des accords mineurs, aucun ukulélé n’a trouvé sa place sur ces pistes.  On reste très proches de l’ambiance de cette dernière décennie.

Mais vous le savez, à Goute Mes Disques, l’éloge du surplace n’a jamais vraiment été notre truc. Ainsi considérer ces douze pistes comme une bête répétition des albums passés serait une erreur. Sleep Well Beast a commencé à être écrit dès 2014, à la fin de la tournée de Trouble Will Find Me, plusieurs de ces titres avaient été testés à l’époque, sous différents noms (“The Lights” est devenu “I’ll Still Destroy You”, tandis que “Prom Song” s’appelle maintenant  “Dark Side Of The Gym”). Las, les cinq hommes avaient décidé de se lancer dans d’autres projets, tout en travaillant ces esquisses jusqu’à ce qu’elles soient prêtes pour le grand soir. Ces autres projets laissent leur marque sur le disque: effet El Vy ou non, Matt Berninger a largement élargi sa palette. Alternant entre chant quasi parlé (“Walk It Back”) ou envolée haute bien plus maîtrisée qu’auparavant (l’ouverture “Nobody Else Will Be There”). Il est supporté dans ses divagations angoissées par une musique plus forte, plus visuelle, faisant échos aux escapades de Bryce Dessner avec Jonny Greenwood et ses compositions pour la BO de The Revenant.

Ces quatre ans de rumination ont permis aux New-Yorkais d’enfin désintellectualiser leur musique, et de lâcher la bride. Ainsi les Dessner s’affrontent à coups de soli de guitare sur plus de la moitié des titres, sans jamais tomber dans le contentement égoïste de l’astiquation de manche à 6 cordes. Bryan Devendorf est de retour en grande forme, claquant un solo de batterie des plus épiques sur “I'll Still Destroy You”, et tenant la maison partout ailleurs. Les Américains marchent alors presque sur les plates bandes de TV on The Radio (comme sur le final “Sleep Well Beast”, avec ses boîtes à rythme et solos discordants).

Sleep Well Beast coupe court à l’apaisement qui perlait dans Trouble Will Find Me. L’anxiété, le doute, la peur de la foule comme de la solitude n’ont jamais vraiment quitté les textes de Matt Berninger et ces 12 titres les renvoient au premier plan. Attaquant la deuxième moitié de sa quarantaine, le parolier parle difficultés de mariage, agoraphobie, et voit pointer la peur de la Camarde à l’horizon. Il serait cependant injuste d’attribuer au frontman la paternité de toute la mélancolie de The National. Les compositions des Dessner donnent parfaitement le ton d’un album agité, comme dans  “Guilty Party” où le solo apporte autant d’émotions que la litanie de Berninger, le transformant en hérault des casaniers cafardeux, des angoissés nostalgiques.

Enfin, il serait vain d’ignorer le contexte de sortie de ces pistes. Depuis quinze ans, les cinq Américains ont soutenu chaque candidat démocrate, prêtant leurs singles pour les campagnes, et participant à divers concerts de soutien. On pouvait ainsi croire à un album plus révolté, à un appel populaire. Pourtant, l’agitation perce rarement la surface, la politique n’est présente qu’en filigrane (reprise d’un texte d’un ancien conseiller de Georges W Bush sur la fake reality dans “Walk it Back”, deuxième couplet de “Turtleneck”) et l’écriture reste surtout centrée sur la famille et les proches. Berninger appelle dans sa berceuse conclusive à mettre les Bêtes en sommeil, en attendant de semer la destruction à leur réveil. Connaissant l’aversion du chanteur pour mener les foules, c’est peut être le seul appel que pouvait émettre le groupe. Il nous faudra encore attendre quelques printemps pour savoir si les destructeurs seront réveillés à la huitième sortie, ou si la référence s’adresse à ceux qui prendront leur suite.

En attendant l’avénement de ces bêtes, The National attaque sa dix-neuvième année d’existence (!) par un disque majeur, aboutissement de la dernière décennie du groupe, qui prouve de nouveau l’exigence et le talent de ses cinq membres. On pourrait s’étendre sur une production encore excellente, sur la pertinence des choix musicaux, ou la progression constante de chaque musicien, mais tout cela sera décortiqué quand viendra le temps de se retourner sur l’oeuvre laissée par The National. D’ici là, Sleep Well Beast aura bercé vos longs automnes et hivers, une ombre bienveillante parcourant vos enceintes.

Le goût des autres :