Siku

Nicola Cruz

ZZK Records  |  2019
7 / 10
par Émile  |  le 15 février 2019

On ne peut pas vraiment dire que les musiques électroniques aient jusqu'ici fait du bien aux musiques traditionnelles. Certes, elles ont été reprises et samplées souvent, imitées parfois, mais le lien conscient qui unit les musiques anciennes, populaires, locales d'une part, et la révolution électronique de la fin du 20e siècle d'autre part, ce lien-là est très récent et encore assez peu ou mal exploité.

Et pourtant il existe et se justifie magnifiquement. Parmi les artistes qui ont compris qu'il fallait tirer le fil de cette subtile et discrète relation esthétique, Nicola Cruz est peut-être celui qui, de tous, a eu le plus un parcours d'équilibriste. Le Franco-Équatorien avait mis une petite claque à toute la scène en sortant en 2015 Prender El Alma, petit bijou mélangeant la house et la musique équatorienne, qui incluait de véritables instruments traditionnels, des rythmiques très caractéristiques des musiques sud-américaines, et tout un échantillon de sonorités et de samples qui donnaient à sa musique une identité encore inouïe. Mais le vrai talent de Nicola Cruz avait été d'exporter sa musique dans le milieu des clubs et de la techno, en faisant en sorte que malgré la précision de son travail et la force du lien que sa musique entretient avec l'Équateur, son album ne reste pas un moment de plus une musique de niche. Et cette exportation grand public avait alors trouvé l'un de ses plus magnifiques instants dans sa Boiler Room de Tulum, sur la paradisiaque côte caribéenne du Mexique.

Mais depuis 2015, ce sont des EPs très proches de la techno qui s'enchaînent, et on entend plus parler de Nicola Cruz dans des clubs et des festivals de musiques électroniques que dans un vrai grand projet proche de son identité. De quoi faire de son nouvel album, Siku, un vrai enjeu pour sa carrière, mais aussi pour mesurer si l'intéressé avait voulu jouer de sa montée en puissance dans les charts pour mettre en avant son travail proche des musiques traditionnelles. La réponse est oui.

Clairement, si Siku nous rassure sur une chose, c'est que Nicola Cruz n'a pas rangé ses percussions et ses flûtes. Bien au contraire : l'album pousse l'esthétique jusqu'à intégrer plusieurs morceaux qu'on aurait du mal à qualifier d'électroniques, tant ils sont proches d'une musique traditionnelle, voire même plus simplement encore d'une scène locale. Si le premier morceau de l'album, « Arka », met immédiatement l'accent sur les instruments traditionnels, des titres comme « Hacia Delante » ou « Criançada » exposent assez clairement l'ambition de Cruz d'utiliser la musique électronique pour véhiculer plus généralement la variété équatorienne. Cette liberté, probable reflet d'une vraie installation dans le milieu, se reflète dans les collaborations. Sur les onze titres de l'album, cinq sont des créations impliquant des chanteurs ou musiciens sud-américains – dont le sublime « Voz de las Montanas » dans lequel Nicola Cruz s'efface au profit du duo colombien Minük.

C'est sur cette percée des musiques traditionnelles qu'il faut insister à l'écoute du travail de Nicola Cruz. Aucunement révolutionnaire au sein du champ électronique, même s'il fait de très bons clins d'oeil à la french touch sur "Siku" ou à la techno minimale sur "Senor de las Piedras", il l'est plutôt sur cette scène qui - à l'instar d'un James Holden notamment – cherche à connecter le caractère répétitif et communautaire des musiques électroniques à celui, similaire, des musiques traditionnelles.