Signal

Automatic

Stones Throw Records  |  2019
6 / 10
par Jeff  |  le 23 octobre 2019

Peanut Butter Wolf peut dormir sur ses deux oreilles : avec son label Stones Throw Records, il a sorti au début des noughties suffisamment de disques essentiels (le Donuts de J. Dilla, le Madvillainy de Madvillain, le Toeachizown de Dâm-Funk, et on en passe) pour se faire une jolie petite place au panthéon des personnalités les plus importantes de l’histoire de la musique contemporaine.

À 50 ans tout rond, le Californien est aujourd’hui passé à autre chose, et sa démarche s’inscrit moins dans la consolidation de la légende que dans le plaisir simple de satisfaire ceux qui ont envie de voir ce dont Stones Throw est encore capable. Parce que de belles choses, Stones Throw n’a jamais arrêté d’en sortir depuis qu’il est « rentré dans le rang ». Le problème, c’est que sa ligne directrice est aujourd’hui beaucoup plus floue.

Ainsi, en 2019, cette stratégie fait passer Stones Throw pour un label has been quand les artistes défendus sont pourtant souvent dignes de notre intérêt. On en a une nouvelle preuve avec Automatic, trio de L.A. dont l’argument marketing le plus facilement utilisable par le gratte-papier à court de bonnes idées est la présence dans le groupe de la batteuse Lola Dompé, la fille de Kevin Haskins, le batteur de Bauhaus. Soyons clairs : ce n’est pas avec ce genre de fun fact pas fun du tout que ce all girl band va breaker. Par contre, son apparition à une époque où le post-punk a remis une pièce dans la machine à hype est plus à même de titiller la curiosité de gens qui auraient superbement ignoré Signal trois ans plus tôt.

Et si nombre de formations étiquetées post-punk qui affolent aujourd’hui les compteurs se revendiquent de groupes comme Wire, Joy Division ou The Fall, ces affiliations cachent mal la diversité d’un mouvement qui, de tout temps, n’a jamais été une fin en soi, mais bien le début de quelque chose. En s’inscrivant après le punk, il offrait à toutes celles et ceux qui voulaient en être une liberté totale dans la manière de concevoir leur art. C’est pour cette raison que le qualificatif post-punk convient autant à ESG qu’aux Chromatics, aux Slits ou à Devo, trois formations partageant peu de points communs sur le papier, mais dont Automatic fait plutôt bien la synthèse sur un disque caractérisé par une écriture simple, mais pas simpliste, et une production particulièrement âpre l’absence de guitares joue énormément sur les sensations que provoque l’écoute de l'album.

Pourtant, cette froideur et cette rugosité ne sont pas un frein au plaisir d’écoute, pas plus qu’elles ne créent de distance inconciliable entre le groupe et son auditoire. Au contraire, dans ses meilleurs moments, le disque se sert très efficacement de ces attributs pour construire des titres qui puisent toute leur énergie et leur pouvoir de séduction dans une section rythmique plus raide qu’un macchabée et un chant qui traîne élégamment la patte. Tout cela est certes très scolaire, mais il y a une telle envie de bien faire et un tel talent chez ces trois filles que l'on comprend aisément pourquoi Peanut Butter Wolf n’a pas hésité à les signer, quitte à s’aliéner encore plus de fans historiques de Stones Throw. Mais en 2019, c’est clairement le cadet de ces soucis et c'est tant mieux ainsi.