Shadow People

The Limiñanas

Because Music  |  2018
5 / 10
par Pierre  |  le 31 janvier 2018

J’ai arrêté de lire Rock & Folk à l’âge où mes parents, considérant ma maturité comme suffisamment développée au regard du fier duvet dont m’avait gratifié la nature, m’ont offert le plus beau cadeau du monde: l’accès à l’Internet. Finies les douloureuses paluches de clodo à l'imagination et à moi la branlette deluxe. A moi la vie quoi. 

Très vite l’allégresse liée à la découverte des fabuleuses sphères numériques fût entachée par un triste constat: depuis toutes ces années, Rock & Folk me mentait. Tel un Eric Zemmour de la presse musicale, le journal se refusait à faire entrer dans la bergerie de la respectabilité le méchant loup de la nouveauté, empêchant ses jeunes lecteurs crédules d’observer l’actualité musicale par le prisme d’une réalité objective - il suffit de jeter un coup d’oeil aux récentes couvertures du magazine pour capter que sa ligne éditoriale a quelques années de retard.

Sans doute souvent interpellé à ce sujet ou désormais conscient que son lecteur type se remet à porter des couches en attendant la suprême onction, il arrive que le magazine se fende d’un petit détour par l’actualité afin de « rester dans le coup ». Et d’oser ainsi titrer son numéro de février : « The Limiñanas, le groupe que le monde entier nous envie ». Alors autant confesser qu'à la lecture d’un tel aphorisme, le gouffre s’étant creusé petit à petit entre le journal et ma petite personne s’est immédiatement révélé aussi insondable que la Fosse des Mariannes.

Pourtant l’effet placebo aurait pu fonctionner vu la propagande dont font l’objet les deux Perpignanais depuis leurs débuts, régulièrement portés aux nues par toute une intelligentsia bien pensante voyant dans The Limiñanas l’occasion de s’acoquiner avec un univers musical « subversif » sans toutefois avoir à aller jusqu’au sacrifice nocturne d’une pucelle sous l’emprise de psychotropes. Mais soyons tout à fait clair : malgré tous les stratagèmes pour nous enfoncer la cuillère dans le gosier et nous inciter à penser le contraire, il est évident que le groupe n’a jamais sorti un seul album justifiant toutes ces louanges.

Et ce Shadow People ne déroge pas à la règle. Alors certes, la musique des Limiñanas ne provoque pas vraiment de choc anaphylactique mais c’est précisément le problème. Terriblement codifiée et diluée dans un conformisme absolu, ses effets s’estompent dès lors que la formule en est révélée: quelques guitares vaporeuses noyées dans un déluge de fuzz et de reverb, un beat chiant comme la pluie et quelques paroles faussement mystiques faisant passer Catherine Ribeiro pour Jacques Brel, voilà en bref ce que propose Shadow People - soit ce que font les trois quarts des groupes qualifiés de rock psyché de nos jours. Une formule dont le producteur de l’album, l’illustre Anton Newcombe, s’est d’ailleurs révélé être un fieffé défenseur depuis quelques années.

Evidemment tout ceci est loin d’être inaudible, mais c'est à peu près aussi savoureux et long en bouche qu’un bloc de tofu sorti du frigidaire. Un sacré paradoxe donc, entre une musique se voulant aventureuse et un résultat emmuré dans la consensualité et le formatage malgré les quelques moments de bravoure du disque, dont l’utilisation des cordes sur "Ouverture" fait clairement partie.

Car bien sûr, le groupe n'en serait pas là à l'heure actuelle s'il était totalement dépourvu de talent. Simplement, au lieu de mettre ce talent au service d'un esprit audacieux, les deux Français se contentent de nous rejouer la carte d'un néo-psychédélisme vite fait, dont tout le monde connaît déjà la recette et a été gavé jusqu'à en avoir les molaires qui baignent. Ainsi, il est tout à fait possible de trouver quelques qualités à ce disque, comme il est possible d’en entrevoir les défauts majeurs - et on ne parlera pas plus des paroles franchement irritantes. Cependant, face au raz-de-marée élogieux sur lequel surfe le duo perpignanais, il était temps de choisir son camp et d’enfin questionner le bien-fondé de ces dithyrambes en remettant un peu les choses en perspective. Et même si cela nous empêche toute possibilité d’un jour postuler à Rock & Folk.