Rosebudd's Revenge

Roc Marciano

Marci Enterprises  |  2017
7 / 10
par Jeff  |  le 13 mars 2017

C'est un classique des films de gangsters: l'opposition entre une ancienne école attachée aux traditions et une nouvelle école qui ne respecte rien. A la tête de la bande des vieilles canailles, on trouve souvent un daron en apparence juste et doux, mais qu'il ne faut surtout pas emmerder. Malgré la noblesse des valeurs, c'est le genre de personnage qui se fait généralement mettre au placard (ou au tombeau) par une jeunesse irrespectueuse et arrogante. Mais au fond, c'est ce genre d'âme fondamentalement honnête que l'on aime par-dessus tout, pour cette volonté aveugle de faire (sur)vivre un modèle qui n'a plus aucune chance d'être pérenne.

Roc Marciano correspond totalement à cette description, lui qui incarne à merveille cette image du MC new-yorkais qui n'accepte pas vraiment le monde qui change, qui semble bloqué dans un New York que l'on ne connaît plus: celui des années 90, quand la ville était en proie à un traffic de drogue endémique, et qui permettait à des gens comme Nas, le Wu-Tang ou Biggie d'être les porte-voix d'un désastre social et humain. On ne va pas dire qu'en 2017 tout va bien à New York, mais sous le maire Giuliani notamment, on a sorti le Kärcher histoire de redorer le blason d'une ville qui aujourd'hui fait plus que jamais rêver. Vu la perception (évidemment tronquée) que l'on a ici de la Big Apple en 2017, le personnage de Roc Marciano - entre gentleman, pimp et gangster - sonne terriblement daté, comme dépassé par des évènements sur lesquels il n'a plus la moindre prise.

Ceci étant dit, ce serait oublier l'incroyable talent du natif de Long Island derrière un micro; lui qui, malgré le poids des années, continue de défendre avec conviction sa vision du rap. Car derrière un flow que l'on pourrait parfois croire monocorde se cache une technique impeccable, qui magnifie la logorrhée verbale et se met au service d'un art véritable de la punchline sournoise et du storytelling fluide qui n'est pas sans rappeler un certain Raekwon. Et là, quand on voit le ratio succès commercial / vacuité des textes en 2017, on comprend que Roc Marciano ne parle plus aux foules mais à un public de vrais fidèles, qui lui vouent un véritable culte alimenté par sa rareté - il a mis 5 ans pour donner une suite à son Reloaded.

Mais contrairement à pas mal de rappeurs obsédés par leur image et leurs stats sur Spotify, Roc Marciano se fout de tout ça: il est dans ce milieu depuis une petite vingtaine d'années (il a commencé sa carrière en gravitant autour du Flipmode Squad de Busta Rhymes) et s'il avait voulu virer sa cuti, il aurait pu le faire il y a trop longtemps. Mais Roc Marciano est trop attaché à sa vision du rap pour le faire évoluer; il aime trop les pianos tristes et les boucles de soul vintage pour faire du Drake ou du Young Thug; il a trop d'histoires à raconter pour s'essayer à un rap qui ne dit plus grand chose.