Remind Me Tomorrow

Sharon Van Etten

Jagjaguwar  |  2019
8 / 10
par Jeff  |  le 18 janvier 2019

Si on connaît quelques milieux socio-professionnels qui peuvent se permettre de dire que oui, on vit bien une époque formidable (on pense aux rappeurs, aux influenceurs ou aux enculeurs de mouches sur Twitter), on en connaît beaucoup d’autres pour qui les perspectives sont actuellement moins réjouissantes. Au sein de cette masse pas toujours silencieuse, on croise les honnêtes fabricants d’indie, dont la cote ne cesse de baisser malgré une production qui reste extrêmement qualitative - pour s’en convaincre il suffit d’observer leur place sur n’importe quelle affiche de gros festival généraliste ou les foules clairsemées quand on se risque à programmer Kurt Vile ou The National au même créneau horaire que Lil Pump, Lil Xan ou Lil Tartiflette. Pourtant, certaines sous-familles de l’indie traversent des périodes d’une intense créativité. Il se passe notamment quelque chose chez ces filles qui, souvent venues du folk, glissent lentement vers des horizons pop, et se prennent même à titiller ce mainstream de qualité incarné aujourd’hui par une Lorde. Si une fille comme St. Vincent a ouvert la voie, d’autres se sont depuis engouffrées dans cette brèche, à l’image de Mitski, dont le Be The Cowboy sorti l’année dernière a été accueilli dans une unanimité amplement méritée. 

Histoire de commencer l’année sur une note au moins aussi enthousiasmante, on a droit au retour de Sharon Van Etten, dont on est convaincus du talent depuis Tramp en 2012. Pourtant, avec les années qui passent, l’assurance dont est capable de faire preuve l’Américaine ne cesse d’impressionner. Car si ses premiers albums étaient d’empreints d’un classicisme folk bien compréhensible, elle compensait par une capacité à mettre nos glandes lacrymales à rude épreuve sans jamais devoir être dans une surenchère stérile. Si cette dernière qualité reste tant un point fort qu’un élément central de son songwriting, celui-ci ne serait rien sans l’impeccable travail de production. Et ici, on ne s’étonne qu’à moitié de croiser un vieux briscard de l’exercice en la personne de John Congleton. Véritable éminence grise aussi à l’aise en studio avec Swans qu’avec The Roots ou St. Vincent, il a participé à façonner Remind Me Tomorrow en travaillant sur des démos fournies par Sharon Van Etten. Il ressort de cette collaboration un album ambitieux mais abordable, à la fois frontal et brut dans la manière dont la New-Yorkaise se met une fois de plus à nu, mais aussi extrêmement charnu et chirurgical dans la manière dont il est mis en musique. 

Dire qu’on n’aurait jamais imaginé voir Sharon Van Etten se mettre en danger de la sorte est peut-être un peu exagéré, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il aura fallu un producteur de la trempe de John Congleton pour libérer le Kraken qui sommeillait en elle, et qui lui permet aujourd’hui de décalquer la concurrence sur des titres alliant pureté et intensité, à l’image du déchirant « No One’s Easy To Love » ou du cathartique « Seventeen », porte d’entrée idéale sur ce nouveau terrain de jeu où les guitares laissent gentiment la place aux synthés, où les sections rythmiques n’ont pas peur d’être pachydermiques. A 37 ans, Sharon Van Etten a depuis longtemps passé le stade où l’on attendrait d’elle le sempiternel album de la maturité, concept qui est autant un chausse-trappe qu’un marronnier pour chroniqueur à court d’accroches. Et pourtant, vu la claque que représente Remind Me Tomorrow, on se dit qu’il n’y a vraiment pas d’âge pour devenir grand, dans tous les sens du terme.   

Le goût des autres :