Reality

Robert Stillman

Orindal Records  |  2019
8 / 10
par Nicolas F.  |  le 11 mars 2019

En mettant en lumière la crème du jazz contemporain made in UK, la brillante compilation We Out Here conçue par Gilles Peterson a confirmé en fin d’année dernière que Londres était devenue l’épicentre d’un genre pourtant profondément et originellement US. Les Anglais ne sont pas les seuls trublions à renouveler le style, mais Shabaka Hutchings, Ezra Collective et consorts sont parvenus à déplacer le curseur en parfaits challengers de leurs homologues ricains. Un certain Robert Stillman, né sous la bannière étoilée, a choisi de le vérifier par lui-même en s’installant dans la nouvelle capitale du jazz. Aux States, le multi-instrumentiste (souffleur, pianiste, batteur...) élevé entre Portland, Boston et New York aura eu le temps de se forger en bénéficiant notamment de l’instruction de George Russell, grand théoricien de la musique modale, atonale et même concrète. Depuis son arrivée dans le Vieux Continent, Stillman poursuit son émancipation, multiplie les rencontres musicales parmi lesquelles Tom Skinner, membre émérite des Sons of Kemet de... Shabaka Hutchings, et érige de la sorte un pont entre les deux cultures.

Car Stillman, au moment de s’embarquer pour l’Angleterre, ne s’est pas contenté d’un bagage à main et a emmené avec lui des valises pleines de folk, de blues et d’americana. Tous ces ingrédients étaient déjà bien présents dans son premier essai discographique de renom, Rainbow, sorti en 2016. Cet album, passé injustement inaperçu malgré d’excellentes chroniques dans Uncut ou Mojo, était pourtant une vraie réussite multigenre et dépeignait déjà une personnalité singulière. « As He Walked Into the Field », morceau phare du disque condensait alors son héritage avec un je-ne-sais-quoi en plus de quasi cosmique. Pas avare en expérience, Stillman publiait dans la foulée Portals, une réalisation à forte tendance expé dans une veine drone-ambient. Le petit Robert aime donc redéfinir son langage.

Le disque qui se présente aujourd’hui, Reality, est pour sa part clairement jazz et mêle des thèmes chatoyants à des variations et divagations plus intenses qui en sont le corolaire naturel. C’est là que l’influence anglaise est parfois perceptible (le côté fanfare foutraque cher aux Sons of Kemet par exemple). C’est là surtout que Stillman exprime sa propre identité, excelle et dévoile son atout avant-gardiste. Même lorsque les chansons déroulent leur allure débonnaire de sage ritournelle (« All Are Welcome » ou « Sticks Are very Beautiful »), Stillman parvient à les relever d’un supplément d’âme en leur prescrivant de subtils changements de cap, admirablement harmonisés par le piano qui impacte toujours le mood.

Quand l’ambition le pousse plus loin, le résultat est encore plus passionnant. « Ritual » offre ainsi une palette débridée et dévie d’un solo de sax accompagné d’une mystérieuse percussion vers une symphonie où dominent les cordes avant d’aboutir sur des éructations free et boisées. Comme une sorte de musique viscérale qui n’est pas sans rappeler Moondog ou le Colin Stetson de Never Were the Way She Was. « The Stars Are Beautiful » surprend quant à elle avec son cœur martelé d’aériennes cymbales et invente le spiritual-jazz du futur.  « Flower » suit le même genre de déroulé en se déstructurant au fur et à mesure pour arpenter les rivages plus décousus du free dans une douce et opaque cacophonie. 

Je m’étais promis de ne pas évoquer John Coltrane pour lequel je ne peux cacher ma fascination. Mais c’est Stillman lui-même qui se charge de raviver son souvenir à ma place. D’abord dans l’intitulé clin d’œil de « Peace on Earth », composition homonyme à celle de Coltrane qui illuminait son classique Concert in Japan enregistré en 1966 ; Stillman y emprunte au quartet du légendaire saxophoniste le son chaud, les polyrythmies et l’harmonisation gracieuse qu'a longtemps assurée le pianiste McCoy Tyner auprès de lui. Mais c’est surtout par son propre jeu de sax que Stillman ressuscite Coltrane, à l’image de son interprétation de « What I Owe ». Là, il réussit de surcroît à rajeunir les arrangements en leur apportant la couleur et l’énergie du rock expérimental dans le premier volet du morceau. Moderne, précurseur même, « What I Owe » réécrit la bande-son de l’Amérique. Sa construction gargantuesque et schizophrène, avec un cut net en son sein qui annonce une seconde partie dominée par les instruments à anche et la harpe, fait de ce morceau un must-hear.

Le disque se termine avec « Flower 2 », curiosité field recording qui invite Stillman à jouer de son biniou au-dessus d’une épure urbano-bucolique non dénuée de charme, mêlant sonneries de téléphone, klaxons, bruits de moteur, à des hululements de chouette, gazouillis d’oiseau et autres jappements. Reality est un bijou ; il est le témoignage universel d’un rejeton de l’Amérique boosté par l’actuel bouillonnement anglais. Un disque varié, à la fois révérencieux et séditieux ; la preuve vivante que le jazz a encore de belles pages à écrire et que c’est à un saut d’Eurostar que ça se passe.

Le goût des autres :