Quazarz : Born on a Gangsta Star / Quazarz vs. The Jealous Machines

Shabazz Palaces

Sub Pop Records  |  2017
7 / 10
par Émile  |  le 26 juillet 2017

Un nouvel album de Shabazz Palaces, c'est toujours un peu la même chose: tu sais pertinemment que tu ne sais absolument pas ce qui t'attend. Et pour leur troisième album, les deux gars de Seattle ne déçoivent pas, en sortant non pas un, mais deux albums le même jour. Quazarz : Born on a gangster star, racontant l'histoire d'un certain Quazarz, dont ils empruntent le nom à l'objet galactique désignant la partie la plus énergiquement concentrée autour d'un trou noir, et qui n'est ni plus ni moins qu'un gros thug par nature, parce que né sur une étoile elle-même gangsta. Logique. Le deuxième album présente une lutte dont on ne sait rien : Quazarz vs. The Jealous Macines, mais dans laquelle Quazarz est présenté non pas comme un personnage mais comme un lieu, une cité du crime à l'américaine dans laquelle on serait au-delà du langage pour verser dans une violence étrange et indescriptible. "Now we post-language baby, we talk with guns".

Et effectivement, dans ce double album-concept, on est bien en-dehors de tout ce qui se décrit ou peut se comprendre avec les codes habituels, que ce soit ceux des mots ou ceux de la musique. Le duo va ainsi pousser le pétage de câble jusqu'à intégrer Quazarz à la liste des artistes sur certains morceaux des deux disques. Du coup, ne pas trop chercher une unité narrative ou idéologique à l'enchaînement des paroles ou l'agencement des morceaux, on est plutôt sur quelque chose proche du surréalisme, un hip-hop à la Frank Zappa, dans lequel les sujets, les objets et les thèmes se mélangent dans une musique aussi intelligente et précise que variée et ineffable. On sent bien que Ishmael Butler et Tendai Maraire sont des hommes de notre époque, on entend la trap, les synthés analogiques à la mode, le vocoder ainsi que les featurings de Thadillac ou Thundercat, mais la musique que l'on fait ici, sur Terre, ces deux-là semblent l'avoir interprétée depuis une autre planète, en ayant énormément de recul et en assimilant tout ce qui s'est fait jusque-là pour créer une vraie musique du futur.

Car il y a véritablement de tout dans cet album : un poème d'amour sur une instru angoissante dans "Atlaantis", le morceau ironique à la Primus sur les rappeurs dans "30 Clip Extension", la ballade chelou au vocoder sur "The Neurochem Mixalogue" ou encore le texte surréaliste posé sur un groove r'n'b dans "Federalist Papers". Mais la vraie force de ce projet, c'est non seulement de présenter tout ce qui peut se faire de près ou de loin (voire de très loin) en matière de hip-hop, mais surtout de bien faire les choses. Derrière leur traditionnel filtre vocal qui donne l'impression d'une continuité avec les albums précédents, les parties instrumentales se sont considérablement améliorées, jusqu'à parvenir à donner à chacune de ces pièces courtes (souvent entre deux et trois minutes) une atmosphère particulière. Et si la narration ne se ressent pas dans les textes, qui laissent souvent amusés, effrayés, ou juste pantois, chaque morceau raconte une histoire palpitante qu'on aimerait poursuivre.

Shabazz Palaces sort donc un des albums hip-hop les plus intéressants de l'année, et un des albums les plus originaux tous genres confondus, en affichant cette capacité à varier les styles et à les déformer pour que chaque morceau soit assimilable mais jamais connu à l'avance, et que toutes ces variations esthétiques soient maîtrisées pour offrir quelque chose de cohérent. Car derrière les apparences de gros bordel délirant et les concepts de création invraisemblables, le groupe ne perd pas les pédales pour autant : comme dans un roman d'anticipation, le surréalisme des deux disques nous renvoie à des réflexions plus que pertinentes sur la façon qu'a notre époque de faire de la musique, de penser, mais aussi sur des sujets politiques comme l'émancipation des afro-américains ou la montée du fascisme. Cela donne lieu à des avertissements d'autant plus impressionnants qu'ils nous marquent par ce qu'ils ont de bizarre ; et ce par exemple à la fin de "The SS Quintessence" : "Soldiers on throne / Too naive to hope / Keep guns in their coats / For dancing / Feudalist guilds / Upload holy wars / For a fascist jihad / With hashtags / Reality /Just a thing on TV / With captives / With blood on their teeth / Pigs walk on two feet / And enjoy with conceit / The last laugh". Une infinité de délires musicaux, mais deux types, pour deux albums, et surtout deux principes : étrange et puissant.

Le goût des autres :

note : 77/10Dom note : 77/10Jeff