Pense-bête

Oster Lapwass

L'Animalerie  |  2018
7 / 10
par Yoofat  |  le 11 décembre 2018

Posé dans un bar du premier arrondissement lyonnais, je contemple d'un air nostalgique les passants de la ville m'ayant chaudement accueilli pendant plus de sept ans. Presque rien n'a changé, des bobos sympathiques de la pente de Croix-Rousse aux interminables travaux de rénovation de la Place des Terreaux. Les serveurs du Boston portent toujours le numéro 33 de Larry Bird sur le dos, sans doute pratiquent-ils toujours des quotas discriminatoires une fois la nuit tombée, préférant laisser entrer des mineures éméchées plutôt que de gros barbus à la peau basanée.

Malgré sa gentrification, la Presqu'île n'a rien perdu de son hétéroclisme, de sa richesse, de sa beauté. Elle me rappelle mes premières sorties étudiantes, à l'époque où tous ces secrets m'étaient étrangers. Mon autisme rapologique me forçait alors à discuter de ce noble art en présence d'étrangers. Lors de mes premiers échanges avec des Lyonnais, j'orientais la discussion de façon à ce que ces derniers me posent la question fatidique : "T'écoutes quoi en rap ?". Je prépare mon interminable énumération : "Oxmo, Rohff, Ol' Kainry, Dany Dan, Alkp", mais mon interlocuteur s'en battait les couilles. Il coupait court à mon listage et allait à l'essentiel : "Tu connais L'Animalerie ?". Le premier monument lyonnais que j'ai eu la chance de découvrir.

Il faudrait sans doute des jours de visionnage et d'écoute pour saisir toute la profondeur du collectif lyonnais. Guidés par le producteur Oster Lapwass, un nombre incalculable de rappeurs de la ville de Juninho ont participé, de près ou de loin, à la création et à la popularisation du groupe. On comprend très vite que leur ambition n'est pas de "percer" ni d'avoir "La Sacem de Florent Pagny". Elle est plus modeste et plus noble à la fois : s'avouer, se livrer, défendre un point de vue marginal moins répandu aujourd'hui qu'à une certaine époque sans pour autant tomber dans un "revival" soporifique, le tout en gardant un ADN de bon vieux gone. Leur vitrine étant trop souvent représentée par le prolifique Lucio Bukowski, cet album, Pense-bête, est une excellente manière de refaire le point sur la vision du monde des animaux rhônalpins.

En plus d'Oster Lapwass, le chef d'orchestre de cet album, treize personnes sont créditées dans cette chorale d'un chaleureux anticonformisme. Les discours fusent et sont d'une intelligibilité plurielle - une vache qui vole, les réminiscences d'une scolarité pourrie ou des fulgurances trap de celui qui vend "la frappe à van Persie". Aux complices habituels d'Oster Lapwass, Anton Serra, Eddy Woogy ou Ethor Skull, s'ajoutent de parfaits inconnus tels que Azz ou Mounir. L'addition des copains n'a rien d'illogique, au contraire, elle ajoute un grain d'authenticité à cette bande d'amoureux de la musique plus que de ses "stars". Après plusieurs écoutes, ce n'est pas tant la richesse des histoires qui nous marque que la marginalité naturelle qui en ressort. Comme une évidence quand on est rappeur à Lyon. 

Pense-bête ne réinvente absolument pas L'Animalerie, mais réaffirme ce qui fait sa force. Ce n'est pas son représentant le plus identifié, Lucio Bukowski, qui affirmerait le contraire, lui qui synthétise presque à lui seul les réflexions menées par son collectif, les références picturales et littéraires en plus.