Pennied Days

Night Moves

Domino Recording  |  2016
8 / 10
par Amaury  |  le 10 mai 2016

Il faudrait commencer par rappeler le Colored Emotions qu’avaient sorti les rétro-barrés de Night Moves, il y a de ça 4 ans. Un disque solaire dont on se remémore la pochette, parfaite illustration des ondes qui s’échappaient de ce sillon coloré avec son atmosphère néo 70's parvenant à fondre, entre deux époques, la spiritualité des grands classiques folk, pop, psyché et soul. Une expérience. D’ailleurs, je ne suis jamais parvenu à réellement définir si le kitsch dont se parait le groupe relevait de l’humour ou était un outil pour atteindre le sublime. Mais il s’agit sincèrement d’une expérience, vers le beau. Et puisque l’aventure psychédélique concerne dans son fondement le voyage d’une subjectivité, le reste de cette chronique assumera la première personne.

J’ai donc pris ce disque sur le coin du crâne et sur le bord des tripes. Chaque poussée vocale de John Pelant me vrille les boyaux, malgré l’espoir cotonneux que soufflent les chutes d’accords. Un tourbillon d’émotions denses qui ne pourrait se cristalliser en dehors d’une musique élevée et complexe par ce qu’elle dit, ce qu’elle veut formuler. Néanmoins, la problématique de l’urgence ne trouve pas encore son terme ni son propos. En livrant Pennied Days, les Américains semblent avoir atteint le sommet que visait Colored Emotions.

Comme rappel liminaire, « Carl Sagan » ouvre le disque sur une synthèse nécessaire de l’œuvre qui le précédait. La force tranquille du psyché-coloré revient avec les mêmes breaks délicieux et les voix soul qui se placent en retrait. Il perche instantanément la qualité dont avait fait preuve le groupe. Mais le titre annonce une douleur sous roche, une cicatrice qui s’ouvre toujours plus à chaque mouvement — qui craque. À sa suite, « Denise, Don’t Wanna See You Cry » claque, cingle, strie vers un cran supérieur : le rire s’est progressivement effacé, pour apprivoiser la douleur. La mélancolie ne se fuit plus, elle s’étreint. Le titre lance ainsi une course, fluide et étirée, qui se tranche par de grands coups. Dans l’ombre des spots, Denise est désirable et pue l’envie, mais on ne voudra plus d’elle.

Avec cet album, j’ai ressenti toutes les contraintes qui m’ont oppressé, toutes les tristesses futiles qui sont devenues des poids. Et pourtant, Night Moves me dit qu’une douce et belle vapeur émane de ce merdier. J’évoquais l’urgence. Par cette dernière, puisqu’il faut dire le vivre dans son absolu, en un instant, on ne pourrait déterminer si les riffs de « Border On Border » expriment des éclats de sanglots ou des soupirs de soulagement. Un flux constant traverse l’intégralité de l'album en brassant une émotion – totale – rythmée par l'ensemble des énergies possibles, pourvu que le mouvement ne rencontre aucun obstacle, ouvre un maximum de portes. « Hiding In The Melody » et « Only To Live In Your Memories » finissent d’exposer, avec intensité, la puissance dont regorge cette esthétique particulière. Si j’ai pris Colored Emotions sur la gueule, Pennied Days m’a littéralement déchiré l’encéphale au travers des grands espaces.

On pourrait enfin aborder l’objet comme un disque inscrit dans le champ musical pour dire que certains y voient encore nombre de références comme Neil Young, comme Fleetwood Mac et autres. Dire aussi que John Agnello (Kurt Vile, Sonic Youth, The Walkmen) est à la production pour donner de l’allure à ces arômes. Signaler la nouvelle maturité du groupe dans son approche, dont John Pelant reconnaît un tourment ancré dans la chaire: "a lot of the songs are about trying to find yourself and what your future will look like and who you are - life overall." Mais, selon moi, il faut prendre cette poignée de titres comme un billet de 100 trouvé en pleine rue ; sans aucune attente, sans recul analytique, percevoir uniquement l’éventail de possibilités qu’il offre, les élans qu’il suscite, par un heureux hasard.