Payola

Desaparecidos

Epitaph Records  |  2015
8 / 10
par Denis  |  le 30 juin 2015

Si vous aviez complètement perdu de vue les Desaparecidos, il n’y a rien d’anormal : peut-être désireux de coller au plus près au nom du groupe (qui ne désigne pas n’importe quels disparus, mais se révèle un hommage aux victimes de la dictature de Videla), Conor Oberst a occulté pendant plus d’une dizaine d’années ce side project plus musclé que ce que le frontman des Bright Eyes est habitué à produire. Treize ans exactement séparent l’excellent Read Music/Speak Spanish, sur Saddle Creek, de Payola, hébergé par Epitaph - label historique du punk et du hardcore américain. 

On se souvient que le premier disque des Desaparecidos s’était écrit en période de gueule de bois d’un 11 septembre traumatique, conduisant Oberst à affirmer son dégoût de la politique internationale de son pays, de l’axiologie puritaine et de l’imbécilité de son président d’alors. Le cynique “The Happiest Place on Earth” cristallisait ces critiques, qu’Oberst réaffirmait volontiers avec Bright Eyes, à l’occasion du titre “When The President Talks to God” notamment. Si la situation étasunienne a sensiblement évolué depuis l’ère Bush sur un ensemble de points nodaux, il reste un nombre suffisamment important de raisons de s’affliger pour que naisse un album comme Payola : dès le titre, désignant les pots-de-vin versés par une maison de disque à une station de radio pour privilégier la diffusion de certains morceaux, l’album est placé sous le signe de la corruption et, par corollaire, de la résistance à l’hyper-capitalisme. “The Left Is Right”, titre d’ouverture, évoque de la sorte le mouvement Occupy Wall Street, tandis que “Golden Parachutes” dresse le profil satirique d’un grand patron, soulignant l’insupportable décalage entre omnipotence (“Now that you’re too big to fail / You’ll never have to go to jail”) et médiocrité (“Watching pornography of busts and booms […] / Telling racist jokes”). “MariKKKopa” dénonce pour sa part les actes racistes commis dans la ville de Maricopa en Arizona, et assumés par le Shérif Joe Arpaio, cité nommément et dont une interview est samplée à la fin du titre.     

Payola est constitué de quatorze prises de position clamées par Oberst sur des arrangements aussi minimaux et musclés que le requiert le genre. L’ensemble n’est pas sans rappeler Cursive, Criteria (dont faisait partie le claviériste Ian McElroy) ou The Thermals, anciens collègues de Saddle Creek avec lesquels dialoguent les Desaparecidos. On préférera oublier les rares dérapages pop-punk, sans doute imputables au nouveau label – à l’image de “Search The Searches” et à son instru semblant héritée de Sum 41 –, et se réjouir de cette sortie, à la fois pour l’efficacité immédiate des morceaux qui la composent et pour la capacité du groupe à maintenir une valeur d’engagement qui a tendance à s’amollir dans le paysage musical contemporain.