Pacifique

Disiz

Polydor  |  2017
7 / 10
par Yoofat  |  le 23 juillet 2017

La carrière de Disiz n'a pas d'équivalent connu dans le rap français. Adoubé dès ses débuts par Joey Starr et Akhenaton, beaucoup voyaient en lui l'élu, le futur du hip hop à la française. Sa "première" carrière s'arrête en 2009 avec The End, point final d'un parcours complexe, car le MC est incompris par une grande partie des auditeurs, et adoubé pour sa bonhommie plus que pour sa musique dans les médias généralistes. Après son album expérimental Dans le ventre du Crocodile sous l'alias Peter Punk et deux collaborations heureuses avec Grems, Disiz revient sous son blase originel via la trilogie Lucide, suivie de Rap Machine. Le succès d'estime est véritable, mais on sent que sa musicalité s'essouffle, que ses prises de positions perdent en impact au fil du temps. Avec Pacifique cependant, il semble que Disiz soit de retour, pour la deuxième fois.

Deux années très chargées musicalement séparent Rap Machine de Pacifique. Le hip hop français emprunte de plus en plus à la musique pop, et le succès de PNL a peut-être crédibilisé ce que Peter Punk avait tenté d'accomplir en 2009. Disiz expérimente beaucoup plus qu'auparavant ; il se permet de distordre sa voix sur une grande partie de l'album, de laisser respirer ses morceaux en mettant en avant des mélodies poignantes sur des beats électros. Stromae participe partiellement à ce renouveau: il a sans nul doute inspiré la musique du rappeur de l'Essonne, mais aussi produit deux morceaux, "Compliqué" et "Splash". Ailleurs, on retrouve les collaborateurs habituels, ce qui permet à l'album de garder une cohérence appréciable. 

Pacifique a des allures de roman d'anticipation (Disiz en a d'ailleurs écrit un, René, en 2012). Le fil rouge de l'album est le champ lexical aquatique sur lequel surfe l'auteur (no pun intended). L'album présente un monde dystopique, où le progrès nous rend plus "iPhoniques" que sensibles, plus masqués que naturels, plus belliqueux que pacifiques. Au milieu de cet infini grisâtre, les réminiscences de l'enfance de Disiz, jeune homme d'une autre espèce, marquent sa différence, son ipséité (non, je ne connaissais pas ce mot avant l'album du même nom). Plus le temps passe, plus cette différence évidente entre lui et les autres se fait pesante, et afin de la rendre plus douce, Disiz recherche des carrés bleus ; dans les addictions évidentes qui ne lui siéent pas, dans des relations amoureuses qui sont trop peu naturelles pour aboutir, ou encore dans des vacances censées être paradisiaques mais virant à la solitude et aux pleurs. 

Disiz surligne aussi l'importance des relations homme-femme tout au long de son disque ; ses premiers pas dans le jeu de l'amour sont hésitants dans "La fille de la piscine", mais il semble plus confiant et décontracté lorsqu'accompagné du lutin Hamza il fait chanter son flow pour emmener sa marquise dans les îles. Enfin, "Vibe" vient affirmer la confiance engrangée par le timide garçon de la piscine, maintenant homme souhaitant fonder une famille. Disiz assume sa sensibilité et l'exprime avec brio, en empruntant la fausse légèreté de Stromae dans "Splash" ou la tristesse mélodique d'un pan de la variété française dans "Qu'ils ont de la chance" ou "ADN". Certains parleront de naïveté, certains presseront Disiz de grandir. Mais lui-même le dit dans "Autre Espèce" : "je n'ai rien contre les enfantillages / on devient adulte trop tôt c'est de plus en plus grave". 

Les deux derniers titres de l'album voient Disiz plus optimiste, plus joyeux et dansant. "Ca va aller" semble être une version lumineuse de "Alors on danse", alors qu'"Auto Dance" (un titre de 2012) est judicieusement relifté à juste titre par son auteur, car ayant une saveur particulière pour lui, comme il l'explique dans un couplet inédit. Cet incroyable sample de Coldplay vieillit bien, Disiz vieillit bien car Disiz rajeunit, et nous avec lui. 

Le goût des autres :

note : 77/10Ruben note : 66/10Dom