Om Shanti Om

Don Cherry

Black Sweat Records  |  2020
7 / 10
par Nicolas F.  |  le 5 octobre 2020

Dissocier l’être humain de son œuvre est souvent un non-sens, a fortiori dans le cas de l’anticonformiste Don Cherry que ses rêves de gosse n’auront cessé de guider. Son génie résidait dans sa capacité à ne jamais brider sa curiosité, à s’émerveiller sans cesse, et à faire fi de tout confort matériel ou intellectuel pour n’écouter que ses tripes. Le trompettiste, devenu au fil des années multi-instrumentiste, était capable d’entendre, d’observer, de lire au-delà de la partition et de se fondre dans n’importe quel collectif simplement en y greffant son élocution unique et son enthousiasme débordant.

Don Cherry est né en 1936 et a grandi à Watts, un ghetto noir de Los Angeles à l’horizon pour le moins étroit. C’est pourtant là qu’il fit la rencontre au milieu des années cinquante de celui qui allait changer le cours de sa vie : le saxophoniste Ornette Coleman. À ses côtés, il enregistre en 1959 un manifeste au titre prophétique, The Shape of Jazz to Come, qui va faire basculer le jazz dans l’ère free. Mais c’est à New York, creuset de l’avant-garde, que cette new thing qu’invente Coleman va s’épanouir suite à leurs passages sur scène au Five Spot et dans les studios d’Atlantic Records où seront enregistrés d’autres classiques parmi lesquels l’iconoclaste Free Jazz : A Collective Improvisation où Don excelle. Libéré de la tutelle parfois inhibitrice de Coleman, le trompettiste donne au cours des années soixante la réplique à John Coltrane, Sonny Rollins, Steve Lacy, Albert Ayler, Archie Shepp, Pharoah Sanders... soit un incroyable who’s who d’éclaireurs fondus de distorsions. Longtemps cantonné au rôle de seconde voix derrière tous ces géants du saxophone, Cherry s’émancipe véritablement en 1965 avec le passionnant Complete Communion qu’il dirige pour le label Blue Note et où il se distingue déjà de ses contemporains libertaires. Pour lui, le free n’est pas une fin en soi (oubliez les stéréotypes criards), mais bien un moyen d’extérioriser ses pulsions et celles de ses partenaires. Le collectif, la Communion, prime toujours dans une extraordinaire palette de timbres et d’émotions. C’est à cette époque que Cherry commence ses allers-retours incessants entre les États-Unis, l’Europe et l’Orient. L’exode : voilà ce qui va achever de polir le musicien. Au gré de tournées et de voyages qui l’emmèneront à Stockholm, Tunis, Paris, Istanbul ou Delhi, Don se découvre une âme nomade et devient le témoin, mieux, le passeur, des cultures, des croyances et des musiques dont il s’imprègne. Son jazz, si on peut encore l’appeler ainsi, s’enrichit dès lors de rythmes, de modes et d’instruments hétéroclites; il s’entoure de sitars, de tablas, de gamelans... et s’initie lui même au n’goni (sorte de luth malien), au melodica, à la flûte ou à diverses percussions. Il n’a pas du jazz une conception figée et définie en quelques lignes absconses.

Au cours de la décennie suivante, Cherry, jamais là où on l’attend, poursuit son éveil en soutenant le pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim, en composant une partie de la bande originale de The Holy Mountain d’Alejandro Jodorowsky, en enregistrant un des sommets de sa carrière avec Brown Rice, en formant un duo fascinant avec le pape de la musique minimaliste Terry Riley ou en créant l’Organic Music Society, une communauté musicale à géométries, nationalités et personnels variables tournée vers l’hédonisme et terreau sur lequel va naître Om Shanti Om, « nouvel » album paru cet été. Bref, Don Cherry va là où le vent le mène et c’est ainsi qu’il atterrit à Rome en 1976 où il est invité à se produire en direct sur la RAI.

Pour ce concert pas totalement inédit puisque visible en deux clics sur Youtube, Don oscille entre la trompette et la flûte et élargit encore son éventail en s’essayant à la kora. Il est accompagné du percussionniste brésilien Nana Vasconcelos, du guitariste italien Gian Piero Pramaggiore et de sa femme suédoise Moki au tanpura. Tous rient, chantent, jouent et s’agitent. Non crédités mais pourtant bien présents (car visibles à l’écran) au chœur et derrière diverses percussions, les jeunes enfants de Don et Moki complètent le casting. Les plus fins observateurs auront bien évidemment reconnus Neneh Cherry et Eagle Eye. Om Shanti Om cristallise les lubies « world » et spirituelles de Don. L’Om est en effet, dans la tradition hindou, la vibration originelle à partir de laquelle l’univers se serait structuré. La syllabe dérivée du sanskrit incarne la trinité naissance-vie-mort (A-U-M). Sur la même base étymologique, le mot shanti signifie la paix et la félicité. Le mantra « Om Shanti Om » qui lui sert de titre résume donc parfaitement la chaleur et la mystique qui émane de cet album. Tout y est invitation au voyage, à la méditation et à la transe. Les parties vocales sont toujours expressives et suggèrent tour à tour des litanies monastiques, des invocations chamaniques et les complaintes des lointains ancêtres amérindiens de Don, descendants de la tribu Choctaw. Ici le totem est remplacé dans le décor par les tapisseries et les toiles multicolores réalisées par Moki, mais les rites demeurent les mêmes. Il y a dans ces polyphonies et ces mantras un feu ardent, tantôt mystérieux, tantôt enivrant. Les instruments viennent enrichir cette messe d’atours païens (guitare, berimbau, tanpura, grelot...) qui transportent aux quatre coins du monde et donne parfois le sentiment de plonger dans l’univers du field recording (« Koye »). Au milieu de tout cela, le souffle de Don trône de toute son aura. Une trompette si majestueuse (« Om Shanti Om » et surtout « Dissolution ») qu’elle en ferait presque regretter un usage si parcimonieux.

Ce n’est certes pas le meilleur disque de Don Cherry et au vu des images, il faut même admettre que ce concert ressemble parfois à une veillée en famille ou à une assemblée de hippies. Mais l’époque voulait cela et Don était cela. Il avait en lui cette naïveté tout enfantine et cette indépendance d’esprit. En outre, il aura avec cette musique contribué à l’émergence de la world music au sens noble du terme. Grâce à elle, il évitera l’écueil de la soupe disco-funk dans lequel tomberont de nombreux trompettistes mal inspirés de sa génération. Grâce à elle, il nourrira son jazz d’éléments extérieurs (voir son groupe Codona chez ECM, l’avènement de cette démarche). Grâce à elle il survivra sans s’avilir. Grâce à elle, il alimentera son insatiable curiosité.

Viendront ensuite pour lui d’autres expériences tout aussi stimulantes et hétérogènes : un retour aux sources colemaniennes avec Old and New Dreams toujours chez ECM, une collaboration avec Sun Ra, des piges pour sa fille Neneh (Rip Rig + Panic) et même une tournée avec... Lou Reed. Mais c’est une autre histoire.