Noir et Blanc

Zazou / Bikaye / CY1

Crammed Discs  |  2017
8 / 10
par Jeff  |  le 17 novembre 2017

A un niveau tout à fait personnel, je ne peux que me réjouir de la décision prise par Crammed Discs de rééditer Noir et Blanc, un disque sorti en 1983 - à l'époque j'avais 4 ans et la grosse majorité de notre lectorat ne devait pas être beaucoup plus vieille. A une niveau plus général, on ne peut que se réjouir de cette décision tant cet album de Zazou / Bikaye / CY1 est indispensable, et plus actuel que jamais. 

Derrière ce nom au swag de sapologue se cache en fait deux personnes, et surtout deux univers. D'un côté, le journaliste et musicien Pierre Job (alias Hector Zazou), et de l'autre l'artiste congolais Bony Bikaye. C'est à la faveur d'une rencontre entre les deux hommes autour du micro de Radio Nova au début des années 80 qu'est née l'idée d'un improbable projet commun, qui verra finalement le jour sur le label bruxellois qui s'est toujours fixé comme objectif clair d'être plus disruptif qu'une start up nation.

Noir et blanc donc. Un titre dont l'apparente simplicité cache en fait un disque d'une insondable richesse, qui amalgame avec une classe folle les parcours atypiques de deux personnalités extrêmement fortes. Né dans une famille ayant appartenu à la haute société du Congo belge, Bony Bikaye a davantage grandi au son des bonnes plaques européennes ou américaines qu'à celui des musiques de son pays, dont il rejetait l'appropriation des sonorités rumba qui vont l'accompagner dans son désir d'indépendance. Quant à Pierre Job, quand il enfilait le costume d'Hector Zazou, il devenait ce savant-fou, cet homme du monde à l'insatiable curiosité, comme l'expliquait si bien Olivier Lamm dans cet article

C'est de cette rencontre entre le kraut, l'electro-pop avant-gardiste, la kosmische muzik, le post-punk, une certaine tradition congolaise et une très grosse dose d'expérimentation qu'est donc né Noir et blanc, disque devenu culte pour beaucoup (sa raréfaction a contribué au phénomène) et emblématique de ce qu'allait représenter Crammed Discs aux yeux de beaucoup de monde. C'est surtout un disque qui, plutôt qu'évoquer le passé, nous renvoie à notre présent dans la façon qu'il a de mélanger tout et son contraire. Car si Brian Eno et David Byrne jouait déjà à ce jeu-là à la même époque (My Life In The Bush of Ghosts était déjà sorti en 1981), Noir et Blanc repousse encore les limites de ce genre de collaboration avec un disque qui, à force de ne pas choisir de point d'ancrage (est-on à Brazzaville, à Manchester, à Berlin?) se crée un monde qui lui est propre, dont on a l'impression de connaître les moindres recoins mais qui est en fait d'une telle complexité qu'il nécessite une exploration minutieuse pour en découvrir les moindres dédales. Essentiel, ni plus ni moins.