No Trail and Other Unholy Paths

Jaye Jayle

Sargent House  |  2018
8 / 10
par Albin  |  le 15 octobre 2018

Sortir un nouvel album un 28 juin 2018, quelle drôle d’idée. La Coupe du monde de foot battait son plein, quelques coups de pédales nous séparaient du départ du Tour de France et, surtout, votre site préféré allait baisser le volet pour des vacances estivales bien méritées. Autant dire que Jaye Jayle a tout fait pour que ce nouveau disque échappe à notre vigilance. Un coup en douce presque parfait, si la trahison n’était venue du cercle des amies proches. La sortie toute récente du nouvel album – monumental – d’Emma Ruth Rundle nous a mis la puce à l’oreille. Mais que devient son compagnon de route, encore amené à collaborer avec celle qui s’est imposée comme la nouvelle reine de l’indie pop sombre ? Le salaud : il avait pondu une nouvelle galette sans rien dire. Et quelle galette !

Sur ce deuxième album, Jaye Jayle, aka Evan Patterson, frontman du groupe noise Young Widows, confirme toutes les belles promesses de son effort précédent. Bien plus qu’un anecdotique side-project, Jaye Jayle s’impose comme une entité à part entière, solidement ancrée sur un terrain pourtant déjà bien balisé : celui d’un songwriting typiquement américain, où indie rock et racines country folk s’unissent pour de longues virées en tandem sur des terres désertiques à perte de vue.

Passé un morceau d’intro poussif dénué du moindre intérêt, Jaye Jayle attaque les choses sérieuses avec « No Trail : Path Two », titre monotone à la carcasse dépouillée, taillé sur mesure pour la voix rocailleuse de Patterson. Le ton est donné et tout l’album suivra cette route toute tracée. Il y est question de quête initiatique, psalmodiée à la manière d’un Mark Lanegan période Field Songs. Le propos est appuyé par une rythmique écrasante et des guitares étouffées comme si elles avaient été enregistrées au fond d’une mine de charbon. Jaye Jayle convoque ses influences blues, rock, post-punk et même kraut dans ce qu’elles ont de plus crade, pour les restituer sur une bande son qui pue le roman noir, l’Amérique profonde, la vieille Buick qui crache ses poumons, la chemise ouverte sur un torse tatoué et le futal maculé d’huile de moteur. Bref, tout ce qu’évoque sa ville d’origine : Louisville, Kentucky. L’univers musical qui s’en dégage n’est jamais très éloigné de celui du premier 16 Horsepower : poétique mais pesant, comme en atteste le suffocant « As Soon As Night » qui n’aurait pas fait tache sur le Push The Sky Away de Nick Cave. Si Patterson collabore activement avec Emma Ruth Rundle, elle lui rend la pareille avec brio sur « Marry Us », forme ultime de ballade assassine en duo façon Bonnie & Clyde.

Verdict: la texture du disque est d’une cohérence irréprochable de la première à la dernière note – exception faite d’une intro superflue - , mais ne sombre jamais pour autant dans l’ennui. Mention spéciale pour « Cemetary Rain », renforcée à coups de synthés new-wave venus apporter une touche de couleur sur un album qui n’en use qu’avec parcimonie. Une des belles surprises de l'année.